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07/10/2013

GIRARD ET LE CYGNE NOIR

Parfois on croit dur comme fer avoir raison. «C’est évident disons-nous» … et l’on se trompe énormément. Il s’agit d’un biais cognitif illustré par la théorie du cygne noir de N.N. Taleb*. En observant longuement ces oiseaux on pourra affirmer que tous les exemplaires sont blancs. L’affirmer, mordicus. Sauf qu’en Australie vivent des exemplaires noirs. Beaucoup de personnes fonctionnent selon ce biais qui peut s’avérer mortifère. L’exemple en est d'une dinde que l'on nourrit chaque jour de son existence dans le but de la manger à Noël. Du point de vue de la dinde, elle croit dur comme fer qu’on va l’alimenter ainsi jusqu'à sa mort naturelle. Chaque jour qui passe semble confirmer ce point de vue, son exécution imprévisible la veille de la fête constituant pour elle un «cygne noir».

Nous sommes en France (entre autre) dans un état de délabrement intellectuel avancé nourri par le biais précédent. Une majorité de personnes et une très grande majorité des dirigeants fonctionnent avec une pensée devenue totalement obsolète. Ce n’est pas moi qui le déclare mais des penseurs dignes de foi : E. Morin, M. Onfray, A. Touraine, F. Lordon, R. Debray,  E. Todd, J.C Michéa,… Dès lors, tel un essaim de guêpes perdu, tout le monde s’agite, se bouscule, bourdonne, en se heurtant à la vitre de la réalité. Et l’essaim tourne en rond, s’épuise dans son but imbécile de franchir la fenêtre, les guêpes-chefs s’évertuant à expliquer que là est la solution et qu’il faut être plus performant pour y parvenir. Les guêpes-de-base se brisent les ailes en vain, convaincues qu’elles ont failli quelque part.

Métaphore de notre société actuelle engluée dans une idéologie prédominante inadaptée  qui s’épuise vainement, s’affronte sur des thèmes secondaires voire futiles, en faisant les mêmes erreurs majeures qui la rapprochent de la vitre, du mur.

Et cette agitation suicidaire peut aboutir à l’auto destruction. Certains disent apocalypse. Car le peuple n’est pas plus sensé que les élites mais, comme elles, s’avère capable de tout, en bien et en mal. En effet, «les gens» ont appris ce que l’on a bien voulu leur donner comme références et comme référentiel : le progrès via la société de consommation, l’individualisme prioritaire et le moindre effort social. Plus, dans les «hautes sphères», l’économie libérale comme crédo impératif. Avec ces non valeurs érigées en valeurs, nous avons mis en place une société dont l’idéologie est aujourd’hui inadaptée mais verrouillée. Un proverbe africain dit «Les outils du maître ne serviront jamais à démanteler la maison du maître».

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Heureusement vint Girard ! René Girard**, un nonagénaire ethnologue vauclusien qui a toujours enseigné aux USA et donné à penser la théorie de la victime émissaire. Accrochez-vous, mais tout y est ! Tout commence par le désir mimétique, c’est à dire que les gens désirent les mêmes choses, ont les mêmes valeurs et donc entrent en compétition face à la rareté de ces objets focalisant leur attrait. Tout désir est une imitation (mimésis) du désir de l’autre et ainsi nait et monte la violence. Transposons à l’actualité, avec la croissance économique et l’effacement du communisme. Dès que le socialisme a pris une odeur de social-démocratie il s’est confondu avec la droite modérée et tout l’effort pour se distinguer ne concerne que des points mineurs. Le bipartisme ainsi installé, ces deux courants pèsent tellement que les autres opinions sont marginalisées, idéologiquement et concrètement via les médias tentaculaires. Tant que les «trente glorieuses» abreuvaient les foules de produits de consommation tout fonctionnait. Le mythe de la croissance intarissable jouait comme amortisseur le conflit. Sitôt que s’établit le spectre de la crise, la rareté desdits produits, des emplois, de l’argent génère une montée de la violence avec une possible phase paroxystique de cette compétition qui pourrait conduire à l’explosion sociétale.

Sauf que Girard introduit alors le processus de la victime émissaire. Depuis l’origine des temps avec les peuples juif, arménien, hutu,… en passant pêle mêle par la bête de Gévaudan, Allende, Dreyfus,… les détenteurs du pouvoir en place, «inventent» une victime émissaire qui sera sacrifiée (réellement ou symboliquement) pour rétablir le calme et retrouver une autre phase de paix. Le sacrifice sera «raconté» dans un mythe et l’interdit stigmatisé par un rite ainsi qu’un tabou. Ici et maintenant, sus aux fonctionnaires, aux musulmans, aux roms, aux homos,…. pour tenter de rétablir une stabilité sociale qui s’est largement délitée.

Et ce n’est que le début ! Car la spirale aspire rapidement le collectif. Personne n’a vraiment besoin du dernier iphone. Mais sa sortie crée de véritables phénomènes d’émeutes,

Bien sûr que les boucs émissaires revêtent des torts, des tares, des différences surtout. Mais cela ne représente pas la véritable cause de leur stigmatisation. La cause prend racine plus profondément dans le mécanisme girardien. Il y a là mensonge collectif qui se veut salutaire : fondamentalement si nous ne savons pas ce que nous désirons vraiment, nous ne savons pas ce que nous réprouvons sous le masque fallacieux de la légitimité. Mais nous nous coalisons pour dénoncer, manifester, condamner, selon un premier exutoire de «paratonnerre sociétal» concrétisé. Puis on «sacrifie» la supposée «cause» pour rétablir le calme.

Si j’ai ressorti le mécanisme girardien c’est pour  faire réfléchir aux grands courants qui traversent notre actualité et nos médias. Il faut un coupable à la crise. En fait les clercs le connaissent bien ce coupable : c’est le système financier international dérégulé. Mais le discours majoritaire s’efforce de blanchir le système financier et le système économique qui le sous-tend. Le leitmotiv : «Ne cherchez pas de cygne noir, il n’y a que des cygnes blancs». « Ceux qui disent le contraire sont des ignares, ou des malveillants, ou partisans de la théorie du complot ». Alors défoulez-vous sur «l’Autre» ! Choisissez-le collectivement parmi-vous, un cygne un peu gris fera l’affaire. Assez faible et assez pauvre car les puissants et les riches ne se laisseraient pas faire. Montrez-le du doigt, ghettoïsez-le, bousculez-le, expulsez-le,… en clamant haut et fort que vous rendez service à ???? (inventez une cause)…

René Girard (interprété par Donnadieu) explique que les sociétés se divisent en deux catégories : les sociétés privilégiant la bonne réciprocité et celle promouvant une mauvaise réciprocité. Les premières usent d’un partage du surplus créé selon un jeu coopératif à somme positive. Les secondes présentent une escalade de l'imitation/appropriation, selon laquelle l'objet du désir finit par paraître secondaire et arrive même à être totalement oublié. Ne restent plus alors en présence que les deux protagonistes engagés dans une lutte mimétique sans merci. "Chacun imite la violence de l’autre et la lui renvoie avec usure" note Girard. Guerre-Terrorisme, Terrorisme-Guerre. Par exemple la «guerre juste» de Georges Bush a réactivé celle de Mahomet, plus puissante parce que essentiellement religieuse. «lCette théologisation réciproque de la guerre (Grand Satan contre Forces du mal) est une phase nouvelle de la montée aux extrêmes».

Pour sortir du syndrome de l’essaim fou, il existe une voie: sortir d'une simple logique de consommation pour s'ouvrir à une logique d’innovation. Et pas seulement en économie-gestion ! La créativité inscrite dans des conduites d'inventions et d'adaptation sortant du carcan verrouillé de la pensée dominante s’avère la seule issue raisonnable. Changer de logiciel. Effacer le tableau du maître et impulser la  pensée de l’élève pour changer notre société. Le but de l’éducateur n’est plus seulement d’apprendre quelque chose à son interlocuteur, mais de chercher avec lui les moyens de transformer le quotidien dans lequel ils vivent durablement. Et, pour finir, rappelons-nous Antoine Gramsci «lL’ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour. Dans ce clair obscur surgissent des monstres»***.

* Le Cygne Noir, La puissance de l'imprévisible6, Les Belles Lettres, 2008
** Parmi une œuvre dense, voir notamment : La violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972. et Achever Clausewitz, Paris, Carnets Nord, 2007.
*** Quaderni del Carcere. Einaudi. Turin. 1975

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