Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

20/04/2018

UNE CHIMÈRE ASOCIALE

Dans les années soixante dix, le monde de la concurrence commerciale fut confronté à l'arrivée des super(hyper)marchés. Trois attitudes se manifestèrent:

. la réaction protectionniste incarnée par la loi Royer (1973) faisant obligation d'obtenir l'autorisation d'une C.D.U.C. (Commission Départementale d'Urbanisme Commercial) pour ouvrir des surfaces de vente de  plus de mille mètres carrés (1.500 pour les plus grandes villes) afin de préserver un équilibre en fonction de la chalandise.

. la réaction passive consistant, pour les petits commerces, à ne rien changer, supposant que les acheteurs privilégieraient d'eux-mêmes leur service, la convivialité, la proximité, le sourire de la crémière...

. la réaction adaptative cherchant à modifier intelligemment l'offre existante pour ne pas subir la concurrence de front.

On sait ce qui se passa: les CDUC furent complètement détournées de leur objet pour devenir une façon, pour les conseil généraux, d'obtenir des financements parallèles… et les autorisations furent légion! Les commerçants passifs disparurent les uns après les autres désertifiant dramatiquement les centres villes. Quant à ceux qui survécurent se furent les astucieux qui trouvèrent des positionnements originaux (ouvertures décalées, livraison à domicile, parkings, hyper qualité, discount sur les prix,…). On vérifie sur cet exemple les erreurs découlant d'une perception de la continuité des trajectoires dans le temps. Or l'avenir ne saurait se maitriser à partir du présent extrapolé, surtout aujourd'hui.Reliq.jpg

Cette (longue) digression pour affirmer que la France se trouve globalement à peu près dans la même situation que le commerce soixante dixhuitard.

Les  grosses machines industrielles que représentent les U.S., la Chine, la Russie, la Corée, le Canada, bientôt l'Inde et le Brésil s'imposent sur le marché mondial. Que l'on veuille ou non la France s'avère d'une dimension trop faible pour exister dans ce concert de géant. Les quelques fleurons industriels qui subsistent se situent dans la gamme de technologie ancienne (luxe, cosmétique, armes, agroalimentaire), hormis d'aéronautique et, à un degré moindre, l'automobile. L'Europe n'a pas suffisamment mis d'actions en commun pour constituer une alternative quantitativement ou qualitativement viable. Quant à la tentation de protectionnisme style Royer elle ne semble pas se trouver dans la panoplie des dirigeants européens actuels. Au delà elle ne pourrait, au mieux, que concerner que quelques secteurs (voire produits).

Dès  lors il me paraît assez improbable de "faire comme si". De penser que le Monde va persévérer sur sa trajectoire actuelle, plus quelques adjuvants prévisibles. E. Macron a beau jouer au gros bras et parler comme s'il avait en main un jeu gagnant, il ne possède au mieux qu'une position respectable mais fortement contestée par les socio-démocrates allemands. Et pas de stratégie différentielle de positionnement.

Prenons en exemple la lubie actuelle (Intelligence Artificielle) boostée par le rapport Villani. Le locataire de l'Élysée ne nous fera pas croire qu'en mettant sur la table un milliard et demi d'euros (en cinq ans)… et de belles paroles, il va faire des miracles sur ce champ de l'IA qui se heurte (déjà) ici à la protection des données. Les énormes machines chinoises, canadiennes (220 000 emplois en IA à Montréal) et bien sûr américaines (GAFSA) sont déjà en régime de croisière et disposent à ce jour d'une avance irrattrapable en matière de Big data, "carburant" indispensable pour l'IA. Les chercheurs français sont certes actifs mais payés à un tarif qui les rend (très) sensibles aux sirènes étrangères. D'autant que E. Macron a refusé que ceux dépendant du CNRS soient augmentés. Et tout à l'avenant, faisant de nous frenchies, des artisans, certes honorables voire géniaux, mais artisans tout de même au pays des monstres.

On pourrait reproduire l'analyse sur la plupart des technologies de faible modernité, mais surtout sur les socio technologies fortement innovante. Le Monde arrive à un moment clé proche d'une rupture majeure de trajectoire. Il ne s'agit pas de peurs fantasmagoriques mais d'une certitude "cahotique", d'une bifurcation. La seule chose prévisible peut se résumer dans le fait que cela va nécessiter des mises de fonds (en investissements) gigantesques pour faire face.

La lucidité indique donc qu'il existe un terrain de jeu T1 dont les dimensions en facteurs de production (travail, capital, facteur innovant) dressent des barrières d'entrées inaccessibles aux concurrents. Avec, en plus, un schéma de développement hyper concurrentiel et donc appuyé sur une productivité comme motivation première. En dessous, un terrain T2 dont les dotations diverses sont différentes en taille et en qualité, et enfin un terrain déshérité T3 dont les conditions lato sensu s'avèrent un handicap non seulement de développement mais même d'existence. 

A l'évidence la France se situe très majoritairement dans le groupe T2. Vouloir se faire plus grosse que le bœuf va implacablement obliger à opérer des efforts drastiques en terme de compétitivité donc, à court terme, de presser encore sur les salaires et réduire les charges sur les entreprises. Une trajectoire masochiste en quelque sorte pour la masse des français qui ne possèdent pas les armes ou outils d'adaptation à ce traitement darwiniste.

L'ambition "insensée" de Macron relève du pur libéralisme et peut s'illustrer par un renversement de la pyramide de Maslow. On sait que cette pyramide hiérarchise les besoins des individus, besoins physiologiques (survie), puis de sécurité (stabilité des situations), puis appartenance, puis estime, et enfin accomplissement de soi. Le Président nous propose (impose?) de faire de tous les français des compétiteurs accomplis et rentables dans une société liquide (Z. Bauman) en réduisant drastiquement les éléments de sécurité (droit du travail, services publics, salaire minimum,…). En d'autres termes jeter toutes les bouées pour se lancer dans les tourbillons de la mondialisation. Les perdants (non vertueux au sens des dirigeants) sont alors désignés et "éliminés salutairement" parce qu'ils freinent la marche en avant des vertueux. Le schéma est celui d'une manœuvre asociale masquée par un leurre de la course à la richesse*. Un transfert de risque du haut  (classes aisées lato sensu**) vers le bas.

Ne serait-il pas préférable d'exploiter (certes en l'amendant) notre respectable modèle socio culturel encore apprécié dans le Monde entier? J'ai pas mal voyagé dans ma carrière et partout on vante (encore) l'esprit républicain, une laïcité modèle, un art de vivre, un bien manger et bien boire, une histoire, des sites et châteaux, un sens de la fête,… C'est d'ailleurs paraît-il ce qui attire les touristes et… la haine des islamistes!

Plutôt que de courir après une chimère industrielle trop grosse pour nous ("monter en première division" T1), pourquoi ne pas privilégier une amélioration à notre portée d'un modèle qui fait rêver les autres? Selon nos avantages, nos moyens, notre habitus et notre savoir faire.

On va m'objecter le chômage. Mais qui peut soutenir que, d'une part, la stratégie actuelle maintient l'emploi et fournit un travail épanouissant pour la majorité? D'autre part, ce monde T1 est potentiellement un monde à numérisation avancée, boostant plus les robots que les individus. La seconde division sur le mode actuel amélioré (plus dans l'épanouissement que dans la productivité) offre pas mal d'avantages et, notamment, la pérennisation des acquis. C'est la différence entre un univers de TGV à faible salaire et à statut raboté avec une SNCF gérant moins de TGV et plus de lignes secondaires actives et innovantes pour maintenir la cohésion des territoires et les richesses touristiques.

On va m'objecter la concurrence internationale. Sauf qu'elle existe déjà et qu'elle nous fait passer sous les fourches caudines des bas salaires, du sacrifice écologique (glyphosate) et des technologies potentiellement mortifères. Il suffirait de s'en tenir davantage à des circuits courts ou à une économie circulaire majoritaire pour rétablir des habitudes consommatrices plus conformes à notre modèle historique.

On va aussi m'objecter que si on ne croit pas on périclite. Sauf qu'il existe plusieurs façons de croitre. Soit la forme majoritaire productiviste actuelle, soit une croissance qualitative et assurée par un meilleur contrôle. En exemple, une fonction publique mieux encadrée, mieux managée, donnant plus d'avantages que la suppression aveugle des postes à laquelle on assiste aujourd'hui. Il ne faut pas tomber dans le piège qui nous est ressassé que notre bien être va régresser si nous ne courrons pas avec les "grands". Croyez-vous qu'un monde où la pollution sera irrécupérable, où les services publics seront réduits au strict minimum minimorum, où les paysages seront dévastés, où les villes congestionnées, les océans stériles, où des néo maladies n'auront plus de remèdes,… constituent un rêve merveilleux?

On va encore m'objecter… plein d'arguments qui n'en sont pas puisqu'ils sont issus de la logique néo libérale dominante qui nous abreuve de sa propagande. D'une logique qui ne veut pas compromettre les retours bénéficiaires qu'elle en retire au profit de ses mandants (banquiers, gros actionnaires et autres rentiers financiers) quels qu'en soient les inconvénients… pour d'autres.

Les réticences, les blocages, les grèves,… ne doivent pas être pris avec le mépris macronien actuel. Elles manifestent un réel souci de préserver des structures dont on connaît les qualités et les défauts afin que l'on ne jette pas les unes avec les autres. La bouée empêche certes de nager vite… mais elle évite aussi de se noyer! Prendrons-nous le risque de la noyade pour une place qualificative… très problématique? Les "leaders" parlent de "pouvoir" et de "gains" à une population qui demande du sens et des valeurs, une identité et une vocation collectives.

Non, je ne suis pas devenu écolo brusquement! Je suis simplement effaré de voir la mise en pièce d'un modèle qui marche assez bien pour une chimère qui relève du penchant narcissique de nos élites gouvernantes (élus, technocrates, chefs d'industries). J'ai un moment cru que Macron pouvait apporter une approche plus systémique, inclusive de valeurs autres que la simple gestion financière du "progrès"***. À l'usage, son égocratie le porte à une ambition à mon avis outrancière pour le pays, induisant un risque majeur de dislocation, à l'instar du résultat des politiques structurelles que la Banque Mondiale a imposé aux pays en voie de développement. Espérons que j'ai tort!

 

* Henri Solans en fait une démonstration magistrale dans "L'économie politique mise à nu par la question sociale même. L'harmattan. 2008.
** Les "forts" qui sont ceux qui se suffisent à eux-mêmes, haïssent la socialité et cultivent la particularité, la privauté, l'individualité, la personnalité, la liberté. La sécurité grégaire leur est fardeau et entrave. Ils ne se construisent ni par les autres, ni avec les autres, ni pour les autres, ni contre les autres. Marc Halevy http://www.noetique.eu/billets/2016/lanimal-asocial
*** Une prise en compte de ce que K. Polanyi appelle le réenchâssement de l'économie dans la sociabilité. K. Polanyi La grande transformation. Gallimard. 1983

29/03/2018

GIBOULÉES PRINTANIÈRES

Dans l'avalanche de réforme(tte)s lancées par le pouvoir en place on trouve du bien et du pire, à l'instar d'une giboulée de printemps alternant soleil radieux et pluie pernicieuse (voire neige dommageable). Un mot pour dire que "l'urgence" réformatrice provient (sans doute) de la crainte suscitée par les succès populistes  enregistrés dans le landerneau européen, dont le récent cas italien. Dont acte, E. Macron craint de finir comme M. Renzi dont on faisait son jumeau politique, il n'y a pas si longtemps… Pourtant, la dialectique est inverse: c'est à cause de réformes inopportunes et mal négociées que la grogne augmente et donc le populisme, autre mot pour qualifier les pauvres et les mal traités. Or, E. Macron ne possède pas de modèle original quoiqu'on ait pu lui prêter. En fait il se cale sur la gouvernance européenne actuelle* elle même calée sur le système allemand. La critique de ces deux modèles est taboue dans les "cercles autorisés".

Les réformes macronistes internes se classent en deux catégories: celles qui affectent le domaine social lato sensu, et celles qui touchent l'univers économique. Intéressons-nous à ces dernières.Giboule.jpg

Sans entrer dans un détail trop long disons que souvent le motif macronien semble apparemment pertinent…  alors que le financement porte à critique. Selon le stratagème des libéraux, on édicte une limite "infranchissable" (sic) pour orienter l'opinion vers la conclusion proposée. L'obstacle du plafond de déficit budgétaire posé (arbitrairement), les réformes s'avèrent infaisables… sauf à procéder à une redistribution des contributions financières**. L'équation devient donc simple. Comme le Président a décidé de ne pas (ou peu) impacter les hauts revenus… soit on ne réforme pas, soit on fait porter le poids financier de la réforme sur les catégories moyennes. Avec comme stratégie de présenter à l'opinion les "privilèges" indus de ces dernières: retraités dits dorés, cheminots privilégiés, enseignants dits rentés,…

Face à cet obstacle dirimant du financement du changement, il faut lire le bouquin d'Alain Cotta, "Sortir de l'euro ou mourir à petit feu"***. Pour ma part, j'ai toujours considéré A. Cotta comme l'un des économistes français les plus lucides quant à l'analyse du mode de gestion des États. Certes de tendance libérale, mais souvent iconoclaste, il affirme dans ce propos que si la France veut retrouver un tissu industriel, une croissance économique et faire reculer le chômage, elle n'a pas le choix : elle doit sortir de l'Euro. L'inculture économique des hommes politiques européens a conduit à cette monnaie unique qui a couvert des déficits budgétaires de plus en plus importants, jusqu'à ce que la machine s'enraye en 2008.

En rapport, quel avenir pour notre pays? Alain Cotta envisage deux scénarios potentiels : en restant dans la zone Euro actuelle, la France se condamne à avoir un taux de croissance faible, un taux de chômage élevé et à devenir un pays de services, vieillissant et désindustrialisé. Il s'agit d'un scénario offrant au mark toute latitude stratégique et débouchant sur un Euro trop valorisé par rapport au dollar. Un scénario accréditant la victoire du financier sur l'industriel. On pourrait rajouter une austérité orientée, frappant les "communs" (les communs privilégient la valeur d’usage des ressources -  c'est à dire l’intérêt pour les individus et les collectivités - plutôt que leur valeur d’échange  monétisée).

Ou bien elle retrouve une liberté qui lui permet de battre sa propre monnaie, renouer avec la croissance économique qui lui permettra de résoudre le problème endémique du chômage. Cette deuxième option avance la possibilité de revenir à une monnaie commune, basée sur un panier de monnaies nationales européennes**** qui "permettrait de maintenir l’indépendance monétaire des nations tout en soumettant les monnaies à une même référence disciplinaire". Cet abandon de la monnaie unique au profit d'une monnaie commune représente une alternative de plus en plus crédible même si elle a été "brouillée" par les errements discursifs de Marine le Pen. Cette option, massacrée par les théoriciens académiques et dogmatiques, s'avère tout à fait praticable sans les malheurs promis par eux.

En deux mots une monnaie commune sert de référentiel commun pour les transactions internationales et les changes. "En dessous" les monnaies nationales qui s'y réfèrent gardent une liberté de gestion importante notamment en matière de déficit. Elles servent seulement pour les usages domestiques et les échanges avec le reste de la zone monétaire européenne. Dès lors, la Banque Centrale Européenne gère les émissions en euros et les conversions entre euros et devises étrangères. Les Banques nationales gèrent les émissions de leur monnaie et les conversions dans une autre devise européenne ou en euros. Les pays pourraient appliquer alors une politique fiscale autonome mais concertée.

Ce passage à la monnaie commune apparaît bien plus simple et moins coûteux que les bricolages financiers par lesquels, depuis six ou sept ans, on tente de sauver la monnaie unique.

Si l'on ne sacrifie pas le dogmatisme (et les intérêts!) des dirigeants européens actuels, on va donc vers une "petite mort" économique – et donc de notre niveau de vie moyen -implacable.

L'industrie made in France, déjà en parties condamnée, périclitera sous les coups de boutoirs asiatiques ou américains (via notamment les accords bilatéraux). Les actuelles velléités de protectionnisme de Trump annoncent les données de cette guerre. L'agriculture subira, peut être de façon encore plus drastique, cette concurrence "déloyale" quant à la différence des coûts de production et des normes imposées.  Les projets mirifiques tant de numérisation que d'écologisme ne trouveront pas les investissements à la hauteur de la mutation  tant directe qu'indirecte dans la tenaille actuelle de Bruxelles. Il n'est nécessaire que de s'intéresser à la "ridicule" dotation accordée à l'intelligence artificielle pour mesurer l'écart entre ambitions affichées et moyens attribués.

"Le meilleur moyen de rendre l’Europe odieuse, détestable pour longtemps, de faire le lit des nationalismes les plus étroits, est de poursuivre cette politique imbécile de monnaie unique associée à une « concurrence libre et non faussée » qui fait se pâmer de joie ceux qui en profitent, Chinois, Américains et autres BRICs" nous assénait Bernard Maris (Alternatives Économiques du 20/04/2014). 

Les giboulées de ce printemps feront-elles plier la verticale certitude macronienne? La tâche populiste droitière qui peu à peu grignote l'aire européenne lui fera-t-elle abandonner la ligne euro-bureaucratique qui l'anime pour retrouver quelques repères plus inclusifs quant aux différentes catégories sociales?

 

* Le rêve-projet de Macron concernant la réforme européenne quant au pilotage économique et financier s'est heurté au veto de la chancelière (et des pays du Nord) et donc tout continue comme  avant.
** la dernière alternative réside dans la vente de grands équipements publics, hier autoroutes, demain aéroports.
***  voir également S. Ohana, Désobéir pour sauver l’Europe, Max Milo, 2013. et  T. Porcher, Traité d'économie hérétique : Pour en finir avec le discours dominant. Fayard. Mars 2018 **** à l' instar de l'ECU

05/03/2018

BARAK MACRON ET DONALD WAUQUIEZ

Suite à de nombreux commentaires sur les offs de Laurent Wauquiez ce que je vais décrire pourrait être les prémisses d'un mouvement droitier dont l'écume explicitée aujourd'hui s'avère trompeuse. Beaucoup desdits commentaires fustigent la légèreté (la vulgarité, la perversité, la…) de l'homme à la parka rouge et/ou sa radicalité déplacée en lui prédisant un avenir improbable. Peut être… quoique… restons lucides!

L'élection de E. Macron a répliqué en France (avec le décalage habituel) à celle de B. Obama quant aux raisons majeures du choix. Pour faire simple, la préférence des votants est allée à une vision "modernisée" (youngster, punchy, cool, new look, hight tech,…) aidée par une logistique marketing de grande envergure. Ici comme aux US cette image renouvelée du politique a séduit d'autant mieux que l'on sortait ainsi d'un vieux monde musty (vieux jeu) ayant usé des combinaisons jusqu'à la corde. Un vieux monde fractionné alors qu'ils proposaient, l'un et l'autre, un "enmêmetemps" d'inspiration systémique. Obama incarnait une nouvelle vague de politique clean et équilibrée. Sauf qu'au bout du compte les américains se retrouvent avec un Donald Trump vainqueur des urnes.

Ici, Emmanuel Macron a pris le même chemin électif, jouant sur le moderno-jeunisme, social mais pas trop, pourfendeur des vieilles badernes partisanes.

Fort de son succès, Macron joue maintenant au réformateur tous azimuts et à toute vitesse. J'éviterai de lister tous ces changements entrepris pour éviter de donner le tournis après la trébouline*.

Sauf que l'enmêmetemps systémique qui (m')avait fait espérer de nouvelles pratiques plus holistiques (globalisantes) n'oubliant pas les dimensions humaines au profit des dimensions économico-comptables, se traduit en vérité par un usage pervers. Enmêmetemps macronien consiste à concentrer le temps, à faire comme si les transitions nuisaient au changement. Dès lors, l'accélération des mutations (statuts, écoles, agriculture, énergie, transports, émigration,…) fait exploser la capacité de bonne volonté de nombreux acteurs concernés. En politique il faut laisser le temps au temps, comme disait l'autre, sans brusquer (voire violer) les situations. L'accélération ne se supporte que lorsqu'elle s'avère rémunératrice en argent ou en position sociale. Lorsqu'elle n'est donc pas un sacrifice!

Or, les changements actuels imposent ou imposeront des sacrifices à de nombreuses catégories se situant dans ce que l'on nomme "les classes moyennes": fonctionnaires, paysans, retraités, petits commerçants,… On retrouve le fameux ex ante/ex post déjà cité dans la note précédente** sans que le délai de retour sur sacrifice soit clairement exprimé et, enmêmetemps un bonus pour d'autres classes jugées (à tort ou à raison) plus favorisées. Quant à la justification  donnée elle reste du niveau de thèses plus ou moins éculées pour avoir foiré dans le passé (ou ailleurs).

Le projet macronien semble donc vouloir brûler les étapes d'une numérisation de l'économie de façon à prendre de l'avance sur la mutation inéluctable en faisant de la France le premier de cordée européen. Mais pour cela il eut fallu signer un pacte de progrès avec les syndicats avec, pour le moins, une flexisécurité concertée. Il eut fallu compenser pour les agriculteurs la mutation vers le bio et les pertes temporairement subies. Il eut fallu trouver avec les profs et les étudiants des bases acceptables d'application de la nouvelle sélection via un bac étiolé et un Parcoursup contestable. Il eut fallu ne pas faire penser que l'enseignement public, de la maternelle à l'université, allait devenir un grand marché (juteux) de l'éducation.

Il eut fallu… mais les négociations piétinent voire n'existent pas. D'où une grogne qui se généralise en obligeant le gouvernement à jouer au pompier-incendiaire avec plus ou moins de bonheur.

C'est ce type de mécontentement affirmé ou rampant, méconnu ou dénié par le pouvoir, qui a conduit à l'élection de D. Trump. C'est le même qui a apporté au Brexit une majorité inattendue.

En réfléchissant un peu on perçoit tous les éléments contributifs à la surprise des élections américaines ou anglaises qui se mettent en place en France. Alors que les "élites sachantes" jouaient du déni d'une possibilité de ces énormes surprises, les courants de fond les ont concrétisées dans les urnes. Comme ils ont porté (entre autre) Ménard à la mairie de Béziers et son épouse à l'assemblée. Comme ils viennent de se manifester en Italie!

Celui qui a récupéré les vestiges de la droite française, le normalien,  énarque, major agrégé à la parka rouge délavé, sait analyser le marché politique. Les morceaux de la droite BCBG s'avèrent quantitativement bien maigres suite aux trous d'air Sarko, Juppé, Fillon et cie***. Pour accroitre la part de marché de voix, il ne peut guère espérer mordre sur un centre-droit droit récupéré solidement par Macron. Reste donc deux groupes potentiels à attirer: les frontistes exaspérés par la pantomime lepéniste nourrie d'errements vis à vis de l'U.E. d'une part, et les "plus rien à faire, plus rien à foutre" décrits par Brice Teinturier de l'autre.  

Wauq.jpgL. double V. la joue donc dans le registre populiste afin de donner consistance politique (et surtout électorale!) à cette vague qui va du désagrément à l'exaspération. Ayant appris du macronisme la nouvelle donne transpartisane, il espère attirer dans son escarcelle, à l'instar du trumpisme, ceux que l'on méprise, ceux que l'on abandonne, ceux qu'on leurre,… en un mot les insatisfaits du régime. Certes, ils viennent d'une gauche modérée qui ne se retrouve pas dans l'insoumission mélenchoniennne, de la gauche communiste irritée par cette dernière, de la droite banale qui reste porteuse d'une forte frustration du "vol des élections présidentielles", de la droite dure qui trouve en Wauquiez les ingrédients frontistes sans en subir l'opprobre… Mais pas que! L'élection de Trump résulte de la mobilisation d'une part de l'électorat que l'on n'attendait pas comme votants. Les humbles, les gueux, les obscurs, les oubliés du partage des richesses que l'on dit fructueux… pour d'autres. Ce cortège des ombres du capitalisme new look, celui qui est passé des hauts fourneaux aux bureaux hyper informatisés, celui qui s'est mué en vampire des profits, celui qui est en passe de sacrifier l'école républicaine à une école castratrice, celui qui banalise les empreintes territoriales… Cortège improbable d'effrayés par la mondialisation, l'avenir et la perte des repères, tétanisés par la vague attendue d'émigration cosmopolite et allogène. En fait tous ceux qui se moquent de celui qu'ils élisent pourvu qu'ils se vengent de ceux qu'ils tiennent pour responsables de leur infortune. "Laurent Wauquiez est dans une opération à la Trump où il s’agit de scandaliser pour exister et pour fédérer les troupes", explique le politologue Philippe Moreau Chevrolet, président de MCBG Conseil. L’avantage d’une telle parole est d'avoir un impact émotionnel immédiat chez l’auditeur. Le choc provoqué est ensuite relayé maintes fois par les médias.

Voilà le pari de Wauquiez qu'il ne faut pas prendre pour un idiot, qu'il ne faut pas négliger comme les US ont négligé Trump.

Ce que certains prennent pour des erreurs, des bourdes, ne s'agit-il pas d'éléments de différentiation (je ne suis pas comme les autres, je parle vrai, j'assume,…) comme ce dernier a procédé au début? Les diatribes contre la presse aux ordres qui le ciblerait volontairement ne rappellent-elles pas la stratégie trumpienne?

Nous verrons si l'homme possède l'épaisseur du président américain. Nous verrons s'il arrive à s'extraire de son passé politique pour apparaître avec les habits neufs d'un Don Quichotte moderne crédible. Si les Sancho Pança qui l'accompagnent tiennent leur rôle sans faillir. Mais ne mésestimons pas le projet wauquiezien tant le moment semble propice pour fédérer l'armée des "rien à perdre"****. Un regard au delà des Alpes doit nous préoccuper… Les européennes donneront une première évaluation du coup de poker du président des LR.



* voir : LA TREBOULINE 30/05/2017
** voir : (R)ÉQUILIBRATIONS 14/02/2018
*** On peut tout de même retenir que cette hécatombe marque clairement la droitisation de cette partie de l'opinion.
**** LW recueillerait 25% d'opinions favorables chez les agriculteurs