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14/09/2017

L'HOMÉOSTASIE EN NUANCE DE GRIS

La phrase lapidaire (mais tronquée) de E. Macron "La France n'est pas un pays réformable" appelle plusieurs réflexions.

En effet, une fois balayés les squatters du microcosme politique, le président de la République se heurte au peu d'entrain des partenaires sociaux à le suivre, voire au mur du refus des acteurs de la vie sociale de changer la plupart les situations. D'où vient cette crispation face au changement?

La société ressemble à un nuage de cellules, plus ou moins grosses, plus ou moins souples, plus ou moins nanties, qui a trouvé un certain équilibre homéostasique (qui est la capacité de maintenir ses constantes lorsque les contraintes du milieu extérieur évoluent). C'est l'image du vol d'étourneaux qui fournit la métaphore la plus parlante. La cohésion sociale se réalise et se perpétue aussi longtemps que les rapports interindividuels demeurent liés entre eux. Et par le fait qu'il s'agit d'une stabilité mouvante (en vol).

Le gouvernement (de quelque nature qu'il soit) n'est qu'un "distributeur de rôles" dans ce jeu complexe et fragile qui tente de rendre les rapports sociaux vivables et viables. Il est garant du dosage du pseudo équilibre des situations résultantes des transactions (économiques et humaines) afin que l'homéostasie s'établissent (rétablissent) malgré les écarts individuels de dotations de biens publics et privés.

Ladite homéostasie ne veut pas dire immobilité mais le maintien d'un certain état global par l'adaptation des micro composants. Avec des situations d'apparent chaos mais qui ne représente qu'une crise d'ajustement jugée salutaire (vagues du vol d'étourneaux).

 L'effet Macron a résulté d'un rejet brutal d'une certaine gouvernance (dégagisme). Partant, la société française ne souhaite pas vraiment changer profondément son état. Au contraire elle manifeste une certaine résilience afin de retrouver une stabilité proche de l'état précédent… mais avec un espoir d'amélioration (correction) vue par le regard de chacune des cellules. Dans un monde qui nous bouscule par son instabilité, ses mutations accélérées, ses crises et les incertitudes induites, il est normal  que les stratégies homéostatiques individuelles et méso collectives s’activent et souvent s’opposent.  Plutôt que de prendre le risque de révolutionner les choses on préfère les "gérer". D'ou le constat du président.

Certains vont s'étonner (ou s'étrangler!) de cette vision: comment vouloir pérenniser une société injuste et inefficace à l'aune de l'avis proféré des acteurs économiques. Combien de chômeurs, combien de sans abris, combien de précaires, combien de sans papiers, combien de faillites, combien de fermetures d'usines…?

grisou.jpgSauf que cette vision s'avère une vision fonctionnellement inexacte. Ces états cellulaires sont en réalité insérés dans des situations "grises", plus ou moins avouables et qui font que leur situation réelle est moins pire que leur situation nominale.  Ils gèrent ! Subsides publics de toute nature, petits boulots au noir, auto production légumière, bricolage d'appoint, revenus complémentaires (locations de biens personnels, chambres, voitures- outils,…), collaboration, coopération,… toutes choses qui donnent un certain ressenti de liberté. Une sorte de zone de confort individuelle même si ledit confort s'avère en fait précaire. On peut nommer cela contrepartie désaliénante du mode de production salarié d'une part. Ou bien jeu de survie, jeu avec les lois et règlement, jeu du chat et de la souris avec la norme, la manne publique ou européenne d'autre part. Un halo d'opacité entoure les situations nommées pour constituer à la fois un objet de résistance à la rareté objective et servir de réservoir d'insatisfaction plus ou moins évoqué dans le champ politique. Souvent aussi la perte de pouvoir d'achat devient indolore, compensée par un endettement supplémentaire permis par de faibles taux d'intérêt. Soit au total une homéostasie construite de mille nuances d'économies grises jamais explicitement nommée mais que les acteurs ne souhaitent pas perdre. Les promesses n'engageant que ceux qui y croient, les cellules préfèrent surfer sur cette part d'ombre consubstantielle au capitalisme social qui est le notre que de risquer un déclassement sur l'échelle de la rareté largo sensu**. Homéostasie grise qui explique donc en grande partie la résilience dénoncée par E. Macron. Bien évidemment il existe une part maudite, celle des vrais exclus, qui n'ont pas accès à ces mécanismes "compensateurs". Les dirigeants vous diront qu'ils sont minoritaires, souvent désocialisés et, surtout, qu'ils ne votent pas. Cynisme ou réalisme on ne doit jamais oublier que notre société réelle s'inscrit dans un capitalisme socio démocrate qui vise à établir un degré supportable de barbarie.

Ainsi en est-il pour le Président.

Pour l'opposition le même syndrome se manifeste. La fameuse "classe moyenne" convoquée ne désire pas en dernière instance "casser le jouet". Débattre oui, refaire le Monde en parole certes, disserter sur un meilleur modèle pourquoi pas.  Mais rafler le pouvoir brutalement en changeant les arcanes de la cohésion sociale (même critiquable) certainement pas. Un baromètre de ce point de vue peut se trouver dans le revenu universel, vécu comme révélateur de la zone grise qui a mobilisé contre lui la majorité de cette middle class.

 La seule manière de faire évoluer l'état sociétal consiste alors à "violer" le système homéostasique pas trop et pas longtemps. Pas trop car une transformation qui ferait sauter beaucoup de méso régulations (régulations intermédiaires) risquerait de ruiner l'état stable. Il faut que la perturbation engendrée soit une perturbation admissible par le corps social, et donc par l’organisme, le système, l’objet considéré, service, famille, ... qui vont mettre en œuvre des comportements de régulation qui ont été appris pour que l’on puisse «vivre avec». L'exemple de la Syrie est illustratif de la désagrégation d'un système homéostatisque qui fonctionnait (assez) bien pour arriver à un système éclaté inviable. L'option d'un système démocratique brutalement imposé en grande partie de façon exogène s'avère mortifère pour ces sociétés de vieille complexité. L'étude des dispositifs vecteurs de cohésion sociale apprend que les sociétés humaines sont fragiles à un point tel que leur pérennité s'avère une surprise, nous dit H. Solans*.

Pas longtemps car il se passe alors une désorganisation des comportements qui risque de faire sauter la plupart des micros équilibres régissant ce lien social et qui mettent un certain délai à s'établir causant des troubles sérieux (révolte, émeutes, jacqueries).

On doit aussi évoquer la contingence de la transformation effectuée. À l'évidence si on se trouve dans une cascade de feed backs positifs pour une majorité de cellules affectées la "pilule" deviendra plus facile à admettre et à avaler qu'à l'inverse. A cette fin on parle d'état de grâce lorsqu'une série d'événements provoqués ou extérieurs valorisent les situations (réelles ou nominales).

 Voilà quelques matériaux pour lire la situation d'E. Macron. Il vérifie dans sa baisse de popularité et les difficultés qui se dessinent ce paradoxe né du non dit de la société française quant à sa part grise. Son pouvoir se résume au court délai permis par l'usage des ordonnances ou l'accumulation rapide des signaux positifs. Sinon le système se repliera sur sa position précédente (ou à peu près) et les jeux compliqués d'optimisation du degré admissible d'insatisfaction.  Il serait pour le moins inopportun de rompre trop fortement l'homéostasie new look générée par les décisions de début de mandat en laissant la résilience française digérer ce surcroit de libéralisme. Pour le meilleur et pour le pire!

Rien n’est permanent, sauf le changement (Héraclite).

  

* Soit la somme des raretés économique, financière, relationnelle et affective ressenties
** Faire société sans faire souffrir ? Les dispositifs vecteurs de cohésion sociale et leurs victimes. L'Harmattan. 2012

 

02/08/2017

PARTAGEURS

Vous connaissez mon ami GUS, ex pilier de rugby et friand d'informations "cultivantes" (sic), que je rencontre de temps à autre. Aujourd'hui il m'a invité au camping de Carnon où, depuis trente ans, il passe l'été avec sa tribu. Il m'accueille sanglé dans un superbe tablier rouge qui met en valeur ses formes avantageuses car il s'applique à sa spécialité: un gros saint Pierre grillé sur de la braise d'aiguilles de pin et badigeonné fréquemment d'un mélange secret d'huile d'olive et d'anisette Gras.

 

GUS. Ah, te voilà Réboussié! Assieds-toi. Aujourd'hui on est en vacances, on a le temps. Alors, prend-le et.. té explique-moi comment se forme l'opinion.

REb. Diable! Tu parles d'un défi!...

GUS. Ouais, mais j'essaie de comprendre la macronite aigue qui s'est emparée de la Gaule! Ce truc sorti des nulle part. Alors vas-y, je te dis que l'on a le temps!….

REb. Bon. Au départ il y a le conditionnement de l'environnement: la famille, le boulot, le club, et tout ce qu'on appelle les A.I.M. (Appareils Idéologiques de Masse) c'est à dire l'école, les medias, le parti, le syndicat,… Tous ces environnements te façonnent plus ou moins pour constituer ce que Bourdieu appelle ton habitus. On fonctionne un peu comme les caméléons…

GUS. … Léon Blum si tes vieux sont de gauche, Léon Bloy s'ils sont de droite!

REb. Ouahh! Tu m'impressionnes!

GUS. Bof, ce Bloy c'est un lointain cousin à moi. De Périgueux. Mais continue.

REb. Au delà de cet habitus qui s'avère le noyau de ta personnalité, tu vas développer une façon de communiquer avec les autres. Façon grande ouverture ou façon autiste, ça dépend un peu de l'éducation que tu as reçue, notamment à l'école, et aussi de la confiance/peur que tu développes des autres. Cette capacité, on dira qu'il s'agit de l'empathie. L’empathie représente la capacité de s’identifier à autrui, de ressentir ce qu’il ressent.  Et donc de COMMUNIQUER avec lui. L'empathie ce n'est pas seulement la tolérance mais une action partageuse*. On peut en donner des degrés correspondant à des relations de plus en plus riches** mais, dès lors, partagées avec un nombre de plus en plus réduit de gens. Pour faire simple plus tu montes plus l'Autre se rapproche de ton habitus. Et vous vous comprenez donc parfaitement.

GUS. C'est ton double en quelque sorte, ton jumeau. Avec lui tu partages naturellement plein de choses! Comme avec toi par exemple.

REb. Exact! Sauf que comme tu te sens bien tu vas rechercher ce type de relation empathique… et délaisser les relations avec ceux qui n'ont pas les mêmes goûts que toi. Jusqu'à te constituer un clan (certains parlent de tribu) avec qui tu t'enfermes progressivement en repoussant les autres "différents".

GUS. Comme les anciens rugbymans qui se congratulent… et critiquent vertement les autres équipes, joueurs, clubs,… Un peu comme nous faisons entre nous!

REb. On appelle ça le "syndrome du tendido siete", du nom des aficionados de ce coin des arènes de las Ventas à Madrid qui sont des puristes excessifs possédant un filtre d'analyse tel qu'aucune faena ne vaut. C'est le syndrome des intégristes de tout poil qui fleurissent de plus en plus non seulement dans les religions mais dans tous les domaines…

GUS. Même pour la bouffe!! Avec les végétariens, les végans…

REb. Je ne te le fais pas dire! En plus, il faut bien reconnaitre que les réseaux sociaux n'arrangent rien. Avant, quand tu habitais à La Manère ou à Trifouillis les Oies, tu avais peu de chance de te faire embringuer dans ces "sectes de pensée". Aujourd'hui, tu te branches sur le web et tu es connecté à un millier d'adeptes, si tu le désires.

GUS. C'est comme ça que les ados se font radicaliser?

REb. Exactement! Car l'empathie restrictive crée une surenchère irrationnelle.

GUS. Ça me rappelle les électeurs qui se sont tétanisés sur Fillon, contre toute logique.

REb. En effet. On peut les appeler des "croyants", ces gens qui ont tellement fermé leur empathie qu'ils sont aveuglés, voire fanatisés, incapables d'accorder le moindre crédit à ceux qui ne sont pas dans la même empathie.

GUS. Les intégristes musulmans, mais aussi cathos, juifs,… qui n'accordent aucun trait partageable aux autres religions, voire aux autres courants de la leur. Tu vois, je commence à comprendre comment se forme l'opinion!! Je commence aussi à comprendre pourquoi la démocratie marche de plus en plus sur la tête!

REb. Un certain Jeremy Rifkin dit, de mémoire***, "L’empathie est l’âme de la démocratie. Plus la culture est empathique, plus ses valeurs et ses institutions de gouvernement sont démocratiques. Moins la culture est empathique, plus ses valeurs et ses institutions de gouvernement sont totalitaires". Tu as donc tapé juste! Comment peut-on envisager une gouvernance démocratique si chacun s'enferme dans un ilot sectaire duquel il réfute et négativise tout se qui se fait "ailleurs"? Cette non empathie primaire (comme il existait un anticommunisme primaire) débouche sur le totalitarisme si l'ilot devient majoritaire. Ou sur la guerre civile s'il n'existe aucun groupe majoritaire…

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GUS. Macron a fait communiquer ces ilots. Je pense donc qu'il a gagné comme ça.

REb. A peu près. Lui a fait de l'empathie intégrative en acceptant tous les autres qui avaient quelque chose à partager, même peu. Ses concurrents ont pratiqué de l'empathie exclusive en rejetant tous ceux qui n'épousaient pas stricto sensu leur position. Méluche a repoussé les communistes et les socialistes apparemment "compatibles". Marine a récupéré Dupont Aignan mais bien tard et c'était trop peu.

GUS. Okéééé! Sa marche… ça marche donc pour l'accueillant Emmanuel! Et il a la clé du succès!

REb. En partie. En partie seulement. En effet il a forcé l'empathie inter partisane en puisant dans tous les réservoirs et en obligeant les gens à se côtoyer pour décider ensemble. Le risque, toutefois, existe dans la reconstitution d'un ghetto d'idées avec des croyants obéissant audit Emmanuel. Ce risque existe par le fait que les habitus sont aujourd'hui bien moins structurés (politiquement) qu'à l'époque bénie des instits missionnaires de la République. Que le devoir d'empathie qui s'appelle, dans cette dernière, la fraternité, reste une bien pâle pratique alors que montent de toute part….

GUS. Hola! Hola! On se calme! Reprend un peu de "jaune" qui est dans le Midi l'huile qui améliore les engrenages de ta fraternité. En fait, moi je crois que les apéros sous le figuier avec de l'eau bien fraiche, de l'arak libanais, des pistaches de Syrie, quelques autres spécialités exotiques, il n'y a rien de tel pour se développer l'empathie! Il faudra en parler à Macron quand il viendra voir Saurel. Mais c'est pas demain la veille!!

REb. Vrai! Toutefois, on a oublié de parler des contraintes. S'aimer les uns les autres, comme disait l'Autre, constitue un bon précepte. Reste à jouer avec les obligations qui nous sont faites, micro et macro socialement.

GUS. Micro c'est les cons et macro c'est les organes puissants?

REb. A peu près! Laissons les premiers (quoique!) et ayons la lucidité de tenter d'échapper aux autres qui détiennent des leviers visibles et invisibles pour nous manipuler. Cela demande du courage et de la perspicacité… Mais il faut reconnaître que le regroupement s'avère indispensable à la lutte, même pacifique. Ce qui ramène aux ghettos empathiques… et la boucle est bouclée!

GUS. Tu me tues! Moi qui croyais avoir trouvé l'explication des choses, je m'aperçois qu'elle enferme dans un cercle vicieux. Alors, il n'y a pas d'issue favorable? Le match est irrémédiablement perdu?

REb. Du moins il n'est pas gagné! Pour garder un mince espoir sans doute faut-il insister sur la qualité des habitus. Former des citoyens ouverts aux autres, capables de chercher davantage ce qui rassemble que ce qui sépare, plus portés au partage qu'à la capitalisation perso. Il ne peut y avoir empathie si l’on n’a pas commencé par se construire soi-même, si on n'a pas intégré la valeur de la diversité, de l'originalité. L'école doit apprendre avant tout à accepter la pluralité des opinions avec lucidité et modestie. Voilà le chantier majeur du temps qui vient!

GUS. Pareil qu'au rugby! Il faut que les gamins apprennent le collectif mais aussi le créatif alors qu'on en fait de plus en plus des robots uniformisés. Je me souviens quand Raoul Barrière disait "Au rugby ce n'est plus je mais nous!", dans son dos, Cantoni ajoutait mezzo voce "Sans oublier je!". Ah! la saveur de la feinte de passe, au moment le plus improbable, ça c'était du jeu. Comme l'anisette dans ma sauce! Mais je m'égare… Allez, amen et à la tienne!!

 

* Ne pas confondre sympathie et empathie. La première est une la contagion émotionnelle positive, L’empathie suppose, elle, qu’on soit capable de comprendre autrui en se mettant effectivement à sa place.
** Le premier de ces étages s'appelle l’empathie directe, puis vient la réciproque et enfin l'intersubjectivité. Pour approfondir cf: Empathie. Sous la direction d'Alain Berthoz & Gérard Jorland. Edt Odile Jacob. 2015
*** pour ceux qui ne s'en contentent pas: Jérémy Rifkin. Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Civilisation de l'empathie. Ed. Les liens qui libèrent. 2012

12/07/2017

DESTRUCTION SCHUMPÉTERIENNE

Ceux qui m'ont appelé "macronphile" croyaient sans doute que j'avais emboîté le pas de la marche triomphale. Non! Simplement je pense que la trébouline qui a eu lieu s'avérait implacable un jour ou l'autre. Les partis, leurs idées(ologies), leurs permanents, leur entre-soi,… tout cela devenait d'une obsolescence rare, obsolescence pour régler les problèmes actuels et à venir. Des trois tendances qui s'affrontaient, la libérale a gagné au détriment de la marxiste et de la populiste. Je considère que ce n'est pas pire, toutes les offres - quoiqu'elles s'en défendent – s'avérant aventureuses. Elle possède un sous bassement moderniste, managérial, assez séduisant.

La critique première qui lui est adressée s'exprime par une imprécision, une indéfinition des objectifs et des procédures. En fait, je crois plutôt à un type de "leadership de responsabilisation" qui se traduit par la consigne "Tu vas dire que tu ne sais pas tout et tu vas demander de l’aide" faisant ainsi appel à l'implication de chacun d'entre nous. Cela permet de faire confiance aux acteurs et à leur capacité à comprendre et à intégrer les défis avec leur complexité. Cela change de (l'apparent) mépris des politiques vis à vis de l'opinion et des "gens" consistant à leur dire "la vérité" en les prenant pour un peu demeurés (JLM revendiquant d'apprendre le code du travail à un titulaire de la médaille Fields!). Dans l'attitude d'E. Macron, plus on veut conduire un changement en profondeur plus il faut communiquer sur ce qui ne change pas (le cadre) en agitant le reste (les modalités d'action).

La trébouline donc représente la phase "destruction" de la logique schumpeterienne de l'évolution dite "destruction créatrice". Pour l'instant la razzia macronienne ne peut être qualifiée que de destructrice et dégagière.

Il faudra suivre l'évolution des actes pour mériter la qualification de créatrice. Avec lucidité sans tomber dans le négativisme habituel des partis d'opposition et sans verser dans l'éblouissement béat des "croyants" sans preuves. En effet l'innovation Politique exigée par l'accélération de l'Histoire (avec des majuscules!) ne saurait se satisfaire de vieilles recettes ressassées à l'envi et qui feraient reculer encore notre pays au rang des suiveurs plus ou moins passifs. Les deux derniers présidents se sont contentés de cette posture consistant à tenter de réparer les méfaits de la mondialisation a posteriori, en replâtrant vaille que vaille les fentes, brèches et brisures économico sociales faisant désordre. Privés d'un objectif clair et ambitieux*, hier les détenteurs du pouvoir s'appliquaient au ravaudage des méfaits en terme d'emploi (fermeture d'usines, concurrence déloyale, uberisation, chômage résultant,…), de sécurité (attentats, migrations), de finances (renflouement des banques sans changements), de degré d'acceptation des mutations sociétales (islamisme, incivisme, modes de vie,…). Ils utilisaient une régulation dite passive c'est à dire en subissant les évènements plutôt que par anticipation des évènements.

En regardant bien, pas une véritable innovation digne de ce nom n'a été générée dans les dix ou quinze dernières années. Les opposants, eux, s'acharnaient à invoquer des remèdes de bonnes femmes à base de plus de libéralisme où ou plus de conservatisme, promettant des miracles, ce qui s'avère toujours plus facile dans l'opposition. La logique de ces attitudes reposait sur le paradigme d'une continuité relative, avec un changement se réalisant à une cyclicité variant de Juglar (8 à 10 ans) pour l'économie à Kondratieff (40 à 60 ans) pour le social.

En nous extirpant de ce marais stagnant, la nation s'est jetée dans le grand bain de la liquidité à la Z. Bauman agitée de remous et de rapide. Nous y sommes et les premiers temps de "l'ivresse des commencements" montrent que nous y pagayons assez bien.

Le nouveau président de la République, dans un discours dense et lucide a tracé un chemin dont je retiens "la cause de l'homme" comme finalité directrice. Les instances régulatrices semblent correctement définies, notamment le "jury" du Comité Économique et Social qui me semblait faire cruellement défaut dans sa version édulcorée précédente. Doté de ce "chemin" donnant sens à la régulation, la gouvernance réelle reste en charge des moyens "révolutionnaires" pour faire face en les anticipant aux changements profonds qui déferlent sur le Monde.

Cette phase créatrice de la séquence schumpeterienne, exige une innovation sociale(tale) préparatrice d'un affrontement positif avec les futurs défis, ou du moins ceux qui se dessinent. B. Lussato, dans un opuscule visionnaire, utilise la métaphore des chevaux de l'Apocalypse: le cheval noir (l'intégrisme financier), le cheval blanc (l'intégrisme technologique), le cheval rouge (l'intégrisme égalitaire) et, enfin, le cheval jaune (l'intégrisme bureaucratique). Chacun a une "mission" à accomplir.

Le camp de la cavalerie noire fait de la bonne gestion et permet aux multinationales de prospérer. Le camp rouge suscite les avancées sociales et protège les minorités contre les abus des nantis Le camp de la cavalerie blanche a fait la gloire de l'Occident. Le camp de la cavalerie jaune maintient dans une zone, un pays, une ville, un ordre primordial.  Le "vieux Monde" défend la pérennité de ces attelages en mode individualisé. Leurs adversaires leurs fournissent leurs meilleures arguments en mode "Curiaces": les anti-rouge sont dits racistes, les anti-jaune poujadistes, les anti-noir gaspilleurs, les anti-blanc passéistes et rétrogrades. Ces antagonismes "épuisent" l'énergie des acteurs contribuant à une inefficacité larvée et la bonne conscience de chaque camp s'érigeant inconsciemment en défenseur de ses propres fermetures. On le voit, considérer les cavaliers séparément, c'est s'interdire de trouver des solutions. Si on veut bien prendre le recul systémique nécessaire, on doit driver un quadrige car les chevaux ont tous au fond des objectifs conciliables.

quadrige.png

Nous abordons un monde turbulent dont le mode de production va muter complètement. D'un mode de production des choses répondant au critère marxiste au cœur d'une société animée par l'opposition d'une classe ouvrière et d'une classe capitaliste, on passe à un mode de production du sens opposant une classe de détenteur des données à une classe  usagère desdites données. Le numérique n'est que l'outil de ce bouleversement allié aux algorithmes mathématiques. Cette mutation a débuté insidieusement via les fameux GAFSA aspirant toutes les "datas" et des moulinant dans des systèmes "prédictifs" visant à rendre l'avenir prévisible. Les hommes qui fabriquent, qui rendent des services, qui font les petits boulots - et qui sont encore en mesure d'intégrer les populations étrangères, de former des apprentis voire des citoyens - vont se trouver bannis, ruinés par cette économie de la data. L'épuisement des profits par la massification de la concurrence sur les produits accélère ce nouvel Eldorado immatériel. Les marchés eux mêmes se yieldélisent** en otant au prix son critère optimisant.

Sans préparation d'une régulation anticipatrice, les conséquences de la pérennisation du système actuel de production sont limpides: chômage accru, extrême pauvreté des ex salariés, régression culturelle, règne de la démagogie, égalité dans la misère et la médiocrité, destruction de toute classe intermédiaire entre le groupe des très riches (les sachants détenteurs des outils du sens) et la masse usagère, aliénée et exploitée. Mélenchon - le savait-il? -  a montré la voie avec son hologramme. Demain on n'achètera plus de bouquets mais des fleurs hologrammiques et on nous convaincra qu'elles ont de plus belles couleurs, qu'elles sont moins périssables. Demain les instits donneront place à des MOOCs démultipliés à l'infini, dits plus compétents et plus efficaces. Demain nous ne ferons plus appel à des médecins humains mais à des "médicopoles" soignant à distance. Demain des "logiciels d'assemblage" génèreront automatiquement des romans en réutilisant des morceaux de milliers d'œuvres. On communiquera par twitts squeezant les medias institutionnels… L'argent sera totalement dématérialisé… On annonce ainsi la victoire de la carte sur le territoire***!

La "fin du travail" – mais pas que puisqu'il s'agit du mode de production! - annoncée peut être un peu tôt reste néanmoins une réalité à prendre en compte vitalement. Alors, je crois que nous n'avons pas d'autre choix que d'espérer que le président possède la conscience (il semble), le courage (nous verrons) et le temps (??) de concocter une stratégie rusée pour prévenir cette Apocalypse. Aussi rusée que celle qui a désarçonné les partis jugés immuables, aussi ruptrice que celle qui a provoqué ce point de retournement dans le cours des choses politiques.

Craignions toutefois que "l'annonce au Congrès" ne soit que "le sermon de St Antoine aux poissons" de Malher**** dans lequel, après avoir écouté avec délectation le prédicateur reprocher au crabe de marcher à l'envers, à la carpe sa lascivité, à l'anguille sa malhonnêteté, les poissons s'en furent et reprirent leurs habitudes comme si de rien n'était.

L’invention d’une nouvelle forme politique, un "parti-mouvement" articulant ses différentes composantes de façon souple et non hiérarchique, et exerçant un contrôle institutionnellement organisé sur ses dirigeants et ses élus existe maintenant. Mais, il n’y aura pas de sauveur suprême, nous sommes condamnés à l’imagination pour inventer les outils qui feront vivre la démocratie réelle. (Thomas Coutrot, co-auteur du Manifeste des économistes atterrés).

* ou en changeant en permanence ce qui revient à peu près au même…
** le yield management est une politique de prix qui consiste à proposer des tarifs différents pour gérer au mieux les capacités (réduction des prix pour remplir les capacités ou augmentation des prix quand elles vont être saturées) et maximiser la contribution à la marge. En France la SNCF, les compagnies de transports aériens et l'hôtellerie l'utilisent majoritairement.
*** selon l'expression fameuse d'Alfred Korzybski  
****cité par B. Lussato