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12/08/2015

HIATUS D'HABITUS

Ceux qui ont l’habitude de me lire diront que j’ai un faible pour ce concept d’habitus bourdieusien*. En effet, il réinsère selon moi, la dimension socioculturelle dans le pensé et l’agi économique, choses qu’ont largement occultées nos dirigeants devenus de plus en plus comptables. La crise de l’agriculture qui a éclaté cet été comme un melon trop mûr, illustre à l’envi l’insoutenable réductionnisme de ces derniers.

L’agriculture, lato sensu, représente un habitus complexe qui ne saurait se dissoudre dans un calcul rationnel de prix et de marchés. Celui qui fut jadis paysan, puis rural, puis agriculteurs puis éleveur ou céréalier ou fruitier, ou …, porte en lui la diversité des terroirs, des cultures et des cheptels, la diversité des finalités, des modes de vie... Un kaléidoscope d’habitus quasi infini. Avec un pouvoir de nuisance considérable. Le ministre français de l’agriculture, l’aveyronnais Camille Laurens, disait lors de la Conférence préparatoire de Paris (1952) « il ne faut toucher qu’avec une extrême prudence aux choses de l’agriculture ». Il était lucide car les agriculteurs constituent une force électorale, et, comme l'affirmait Pierre Bérégovoy**, « Les paysans, ça a des fourches ! ».

Habitus.jpgOr, depuis le plan Mansholt qui structure la PAC, on traite un seul et même acteur : l’homo agricultus modèle, infiniment sage et rationnel, tirolien (au sens de Tirole) en quelque sorte. On s’étonne qu’il ne comprenne rien à la loi d’Engels ni à celle de King*** et qu’il fasse rien comme il faudrait, qu’il veuille un marché libre quand « ça marche » et un marché administré lorsque « ça coince ». On passe sous silence que ce brave bouseux est passé, contraint et forcé, du liquide dans la poche arrière du futal en velours, au chéquier made Crédit Agricole. Lequel l’a pris en otage en lui jouant le coup des « subprimes dans le pré » via les tracteurs rutilants, les engins de folie et les hangars fonctionnels… qui coûtent un bras voire un gigot (endettement moyen : 50 000 euros en 1980, 163 700 euros en 2011)****! Premier acte de la pièce « L’exploitation, mode d’emploi » : L’endettement.

Quand ça chauffe trop, quand les fourches sortent, quand lesdits engins se mettent à entraver les vacances des mangeurs de viande allemande, de fruits et légumes espagnols, de charcuterie andalouse, de mozzarella italienne, de fromage de Hollande,…- auxquels ils ont droit en tant qu’européens - alors les politiques « arrosent » un peu l’incendie via quelques subventions payées in fine par les mêmes vacanciers. Voire des reéchelonnements de dettes ou des décotes d’impôt. Que des mesures conjoncturelles qui ne s’attaquent pas aux racines du mal. Autant de moulinets sachant qu'ils n'ont plus prise sur les prix, les marchés et qu'ils sont interdits de subvention par Bruxelles.

Un jour pourtant, il faudra bien s’attaquer à cette gabegie inefficace qui ressemble étrangement à la Grèce : ça coûte cher et il y a, structurellement, d’un côté ceux qui crèvent toujours la dalle et de l’autre ceux qui s’engraissent toujours. Pour l’instant tout cela arrange notamment les allemands qui, grâce à leurs salaires de misère et leur low cost, fourguent leurs vaches bavaroises ou leur porcs polonais facilement. Et puis, un jour aussi, il faudra dire qu’il y a la mondialisation avec des producteurs nouveaux à des prix défiant toute concurrence, avec des marchés qui se ferment à cause d’embargo ou de djihad. Avec des goûts différents !

Cela ne sera pas facile tant on a brisé les habitus traditionnels des paysans français sans en promouvoir d’acceptables ! Allez dire a des ménages endettés jusqu’au cou qu’il faut changer d’habitus et faire du bio, de la qualité, du cycle court,… Sacrifier le 4x4, la fac des gosses, le voyage à l’étranger, pour s‘adapter. S’adapter, le mot magique de ceux qui ne sont pas concernés. « Adaptez-vous, bandes de nuls ! » clament les mêmes qui depuis un demi siècle vous embourbent dans la monoculture subventionnée. Quoi les subventions ? On ne peut plus, l’Europe fait de l’austérité ! C’est ça l’économie libérale. La période de la vache corse ou du persil en or est révolue.

Cette demande d’adaptation décèle le second ingrédient de l’exploitation. L’habitus nous enseigne que l’homme fait des choix mais dans les limites de ses dotations culturelles et économiques imprégnées dans son ego; ses choix ne sont pas à proprement réfléchis, ils ressortissent à «une stratégie inconsciente » dérivant dudit habitus, c’est-à-dire des structures sociales et cognitives qu’il a intériorisées au cours de son éducation  au sens large sous forme de dispositions à agir, à penser et à sentir. L’habitus paysan (ne pas confondre avec l’agro-paysan qui possède un habitus d’entrepreneur) se trouve ainsi en situation économique d’exploitation : il possède toujours un coup de retard dans le jeu concurrentiel des marchés ce qui permet à d’autres classes économiques de profiter de ce hiatus. Pensez à l’exploitation « coloniale » de l’agriculture Africaine, Sud Américaine, Sud Asiatique,… Pensez à l’exploitation des artisans, petits commerçants… Le capitalisme libéral banal permet ainsi aux possesseurs d’habitus synchrones avec les dispositions économiques en cours, de spolier ceux qui ont un habitus décalé (en retard ou en avance). S’il existe des prises de conscience collectives brutales on débouche sur des jacqueries ou des poujadismes décapants.

Changer? "Il faut trente ans pour modifier complètement l’organisation de la production agricole, créer des circuits courts de distribution, réorienter les aides vers ceux qui travaillent, arrêter la concentration de l’agriculture de production, c’est-à-dire de production de produits de base: blé, lait, viande, mouton, œuf et poule" nous dit Philippe Collin, porte-parole de la Confédération paysanne.

Bien plus, en faisant l’hypothèse hardie que le secteur agricole puisse rattraper son retard et efface son hiatus, il se heurtera inéluctablement demain à la nouvelle donne du TAFTA, une sorte de révolution américanisant les modes de production (notamment) agricoles, les normes, la formation des prix,… Bonne chance, l’avenir est dans le pré !

 

* de Pierre BOURDIEU (R. Aron parle de « bourdivine »)
** discours sur le GATT (le 25 novembre 1992)
*** la loi d’Engels pose que la courbe de consommation de produits agricoles croit moins vite que celle des revenus, la loi de King dit qu’un déficit d'offre agricole fait monter les prix en flèche, et qu’un excès d'offre provoque une chute de prix importante.
**** Maurizio LAZZARATO La Fabrique de l'homme endetté. Essai sur la condition néolibérale. Editions Amsterdam.

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