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18/11/2015

ADIEU RENÉ, ET GRAND MERCI…

Ces derniers  temps (le 04/11), s'est éteint à quatre vingt onze ans, René Girard anthropologue (ou peut être philosophe, ou peut être…), professeur émérite à Stanford (Californie) et membre de Académie Française. Cet Avignonnais d'origine est peu connu en France mais son œuvre est considérable*.

Déjà vous vous dites, qu'est-ce cette familiarité d'appeler par le prénom un tel personnage! Et vous avez sans doute raison sur le plan formel, puisque, hormis une entrevue autour d'un verre de rouge, à Castries lors d'une de ses conférences, je n'étais point familier de l'homme. Mais, R. Girard, je l'ai tellement utilisé dans mes cours ou autres interventions qu'il reste pour moi une ressource référentielle. C'est rare, en effet, que l'on trouve une telle "clé à molette intellectuelle" qui ouvre toutes les serrures ou quasiment! René Girard permet de démonter (déconstruire) magiquement tous les problèmes sociétaux et donc, il vous rend intelligent.

daee49d3d499902b43f01df77c1d108c.jpgPour faire le plus simple possible, disons que le "meccano" girardien repose sur le concept de "désir mimétique" qui est le moteur de la violence, violence qui sous tend toute société. Cela se traduit par le fait nous ne désirons que ce que l'autre désire**. C'est le regard de l'autre qui nous révèle notre propre désir, et désirant le même objet, une rivalité, un violent conflit s'instaure. Pour peu que les membres du groupe expriment un même désir (indifférenciation) il s'en suit une concurrence qui va crescendo et qui peut conduire ledit groupe (la société) à la crise, voire à l'implosion. Pour éviter cette issue apocalyptique, la société en ébullition va désigner un "bouc émissaire"… et le sacrifier. Après cette catharsis le calme sociétal est rétabli. L'objet de la crise est élevé au rang de mythe et on le réitère par le biais de rites destinés à rappeler le danger encouru. Comme dans les tragédies grecques le sacrifice du bouc émissaire fonde donc l'ordre social. Mais comment est choisi cette "tête de turc"? Au hasard ou quasiment, nous dit Girard, simplement par le fait qu'il est différent: sorcière, noir, juif, protestant, idiot, intelligent, étranger, arabe, blonde, boiteuse,… En effet, dans le « lynchage originel » programmé par le groupe, celui-ci doit ignorer que la victime est innocente ; il faut qu'il la croie coupable. On est loin du contrat social de Rousseau, mais sans doute est-ce plus réaliste. Et de nos jours, les hommes se sont toujours entendus pour trouver des boucs émissaires (colonialisme, nazisme, stalinisme,...) et la violence n'a jamais cessé.

Dans cet hyper digest girardien, je vous épargnerai la (grosse) part afférente à la religion dont le message principal apparaît dans le caractère paradoxal du sacrifice de Jésus. Car ce dernier n'est pas un bouc émissaire comme les autres: tel Socrate, il s'est désigné lui-même révélant la supercherie. La crucifixion est donc l'ultime sacrifice qui rend tout sacrifice absurde en démontant le mécanisme girardien***.

Passons, pour nous intéresser plutôt à la notion qui est moins exploitée, celle s'indifférenciation. Le désir mimétique ne représente un réel danger que s'il produit une tendance faisant que les individus arrivent à se ressembler. En se ressemblant ils augmentent d'autant la tension violente qui les anime. Paradoxalement, lorsqu'il existait des classes sociales marquées, chacun se situant dans sa classe référentielle ne jalousait pas l'autre différent. L'ouvrier ne jalousait pas le patron qui ne jalousait pas le paysan. Il l'enviait mais ne le jalousait pas, c'est différent. Le premier terme induit une certaine dynamique, celle qui le ferait accéder au statut de l'autre enviable, non pas à sa place mais à son côté, selon la dynamique de la progression sociale méritée, en quelque sorte. Le second terme appelle la violence puisqu'il introduit la compétition sur un objet de désir. Un jeu à somme positive d'un côté, un jeu à somme nulle de l'autre, une affirmation contre une révolution.

Muni de ce meccano vous pouvez vous attaquer à toute crise sociétale, sociale, entrepreneuriale, sportive,… et faire surgir des ressorts souvent occultés afin de donner un diagnostic efficace. La procédure girardienne était-elle la panacée? Est-elle véritablement fondée? Certains critiquent, certains en doutent, certains en rient. Pour ma part je peux attester qu'elle m'a servi à faire des analyses qui tenaient la route au delà de leur aspect séduisant. Alors que demander de plus?

Deux exemples en vitesse pour vous en convaincre.

D'abord jetons un regard décalé (girardien) sur le vote démocratique. Ne peut-on pas assimiler l'élection du président de la République (entre autre scrutin) à un acte sacrificiel laïque? Comme les programmes politiques sont maintenant pratiquement indifférenciés, les électeurs majoritaires "sacrifient" anonymement (vote secret) l'un des candidats pour retrouver un certain "calme socio économique" pendant cinq ans. La société se ment en disant qu'elle choisit un président alors qu'elle lynche l'un des deux survivants du premier tour: Giscard, Jospin, Sarkozy, ont subi cette élimination. La démocratie n'est donc pas une invention originale, elle est au contraire le prolongement du système sacrificiel qui fonde l'humanité depuis son origine, comme le suggère Jean-Pierre Bernajuzan dans une critique du Monde (08.04.10). Cela donne à réfléchir!

On peut aussi "transgresser" Girard (mais ses derniers écrits le laisse penser) en avançant que les groupes (sociétés) ont analysé le système de sa mimétogonie et se sont prémunis contre lui en usant de l'auto victimisation. Pour l’O.N.U., "On entend par VICTIMES, des personnes qui, INDIVIDUELLEMENT ou COLLECTIVEMENT, ont subi un préjudice,… une souffrance morale, une perte matérielle, ou une atteinte grave à leurs droits fondamentaux,…". Partant de cette référence on peut imaginer que certaines entités se présentent comme victimes expiatoires de problèmes sociétaux dont elles ne sont pas vraiment responsables et, ce faisant, cherchent à échapper à une "exécution" (condamnation lato sensu) potentielle. En s'auto désignant elles bloquent le processus girardien. Les minorités (politiques, ethniques, religieuses) usent de ce stratagème pour attirer la compassion et éviter le procès en différence qui pourrait leur être fait. La rouerie est collective mais les membres du groupe adoptent cet état victimaire. Ce qui entraîne des ressentis d’exclusion, des recherches d’identité, des comportements volontairement déviants, la surévaluation des échecs (affectifs, professionnels) ou des critiques à leur encontre. Et un piège pour le reste de la société qui ne peut "raisonnablement" sanctionner sans être perçue comme partisane!

On se retrouve donc confronté à un concert de victimes en lieu et place du schéma classique agresseur(s)-agressé(s) beaucoup plus lisible. En Syrie, qui est le plus victime Assad? Les anti Assad? Les Alaouites? L'E.I.? Les sunnites? Les chiites? Les chrétiens? Les Kurdes?... Tous montrent la méchanceté de  l'Autre qui les violente selon des scénarii parfaitement orchestrés via des médias spécifiques (images, vidéos, tracts, journaux). Idem en Palestine, idem en Ukraine,… R. Girard nomme cela la “montée aux extrêmes”, chacun, dans ce combat, étant persuadé que l'autre est le véritable agresseur tandis que lui-même ne fait que se défendre. Je vous laisse dérouler votre imagination afin de mettre des noms sur les acteurs potentiels!

 On peut ainsi jouer avec la grille de lecture girardienne quasiment à l'infini, pour tenter de donner sens à incompréhensible. Pour tenter de lire globalement, c'est à dire hors des cadres qui nous sont familièrement imposés par un monde de sagesse au détail, mais de folie en gros****. Comme l'attestent les attentats du 13.

"Je définis le monde moderne comme essentiellement privé de protection sacrificielle, c’est-à-dire toujours plus exposé à une violence toujours aggravée qui est, bien entendu, la sienne, notre violence à nous tous" (R. Girard. Les origines de la culture. Fayard. Pluriel. 2011).

Merci, René!

* Il pouvait prétendre au Nobel de littérature, mais ses théories manquaient de ce consensus mou des biens pensants qui font les vainqueurs propres sur eux à défaut d’imagination. "L’ultime désir de René Girard" http://cervieres.com/tag/sciences-humaines/

** On peut faire référence à a cette phrase de Shakespeare dans ses Sonnets : " Tu l'aimes, toi, car tu sais que je l'aime. "

*** certains diront que cette "amputation" est insensée. Je crois pour ma part à l'inverse que l'on peut être tout à fait d'accord sur une très grande partie de la thèse de R. Girard en la laïcisant.

**** dixit Peter Thiel, un des étudiants de Girard à Stanford, créateur de Paypal et contributeur de Facebook et Likedin.

 

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