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31/05/2018

DÉMATÉRIALISATION SUBJECTIVE DES INDIVIDUS

Attention, ce que je vais vous révéler est explosif! Tenez-vous bien, vous n'existez plus! Vous qui croyez encore être en chair et en os, agir dans un concret plus ou moins résistant, vous ne représentez qu'un puzzle informationnel dans un monde cloudisé. Vous n'êtes plus Jean Machin de Trifouilli–le-lac mais l'identifiant 158962 de la Big data Amazon et Apple réunis, stocké dans un "silo de données" quelque part dans les nuages (cloud). Vous n'achetez plus un produit, vous créez une subjectivation identitaire. De même quand vous regardez un film sur Netfix, idem quand vous cherchez la recette du lapin chasseur dans Internet,…. Idem quand vous suivez un itinéraire sur votre GPS. Et aussi lorsque vous téléphonez à un ami ou à la banque, lorsque vous envoyez un SMS à X, quand vous consultez les mails reçus sur votre tablette…  Vous existez au travers de l'ensemble des traces interprétées que vous générez. Capture d'écran 2018-05-31 17.06.58.jpg

Les subjectivations, ce sont les façons dont se construit progressivement notre subjectivité singulière (notre esprit, notre personne, notre « âme » propre), telle que la sculptent nos interactions avec notre environnement naturel, technique et social. Votre vrai personnage – en fait celui qui compte dans l'écosystème numérisé actuel – découle de la composition de tous ces signaux que vous générez via les intermédiaires numériques (smarphones, tablettes, télé interactive, ordinateur, GPS, jeu vidéo,..) passés au crible d'algorithmes interprétateurs (si,si,alors..).

Ce faisant vous devenez majoritairement prévisible quant à vos habitudes de consommation (exploitation marketing), quant à votre santé (exploitation médicale et assurancielle), quant à votre richesse (exploitation bancaire), quant à vos tendances sexuelles (exploitation "relationnelle"), quant à vos inclinaisons socio politiques (exploitation électorale),… Ceux qui travaillent à ce data mining dans les silos de données peuvent le faire au profit d'enjeux économiques, d'enjeux financiers,… lucratifs ou rémunérateurs, mais aussi d'enjeux maffieux.

Il faut insister sur la massification de ce processus de virtualisation, massification en volume (Big data*) et en champ d'action (omni mémoire). En poussant le bouchon on pourrait imaginer que demain il n'existera qu'un seul  silo de données et qu'il contiendra toutes les informations concernant les individus. Ces derniers, vous, moi, seront obligés de passer par lui pour toutes leurs démarches et actions. De Big data à Big brother!

J'arrête de vous inquiéter avant de vous effrayer. Cette subjectivation des individus contribue à une modification profonde des sociétés.

Jadis (mais il n'y a pas très longtemps) nous évoluions dans une société traditionnelle parfaitement structurée. Levis Strauss et ses disciples ont démonté ce savant agencement de relations prédéfinies et régulées par des pouvoirs humains ou divins. Tout s'avérait déterminé et donc prévisible par tous les membres. Résultat, l'organisation et le jeu du pouvoir étaient d'une clarté absolue, avec des classes (catégories) prédéfinies et des destinées largement immuables.

Le libéralisme a, soit disant, libéré les individus en levant les obligations et les contraintes sociales pour les rendre plus contractuelles, tout en conservant un cadre juridique et normatif permettant une grille de lecture sociale stable. La démocratie, sous ses différentes formes, a permis la mobilité sociale et un certain partage de l'accès au pouvoir et à la richesse. Une certaine méritocratie (réelle ou fantasmée) permettait de motiver les individus selon une certaine compétition.

Le néo libéralisme génère une société liquide (Z. Bauman) dans laquelle les références deviennent souples, les frontières perméables et les situations évolutives. Dans cet univers mouvant seules les personnes "agiles" (nomades et dotés de certaines qualités) sont susceptibles de constituer une élite régulatrice.

Au delà, la technogouvernance qui se développe nous concocte un monde "gazeux", celui que nous avons évoqué ci-dessus, où les subjectivités virtuelles effacent les hiérarchies naturelles, structurelles ou électives pour créer une caste gouvernante d'initiés formée par les détenteurs des silos de données. Une caste car l'intermédiation des sociétés "classiques" disparaît pour laisser la place à une concentration des accès sur des nœuds de réseaux obligés (GAFSA). Nous n’avons plus besoin de passer par un disquaire pour obtenir de la musique, d’entrer dans une agence de voyages pour acheter un billet d’avion, d’aller au cinéma pour voir un film, d’appeler une centrale pour obtenir un taxi : l’échange de fichiers de pair-à-pair, la commande d’un billet sur Expedia, le téléchargement de films depuis Netflix, le réseau de chauffeurs connectés par la plateforme Uber court-circuitent, les diverses institutions qui servaient d’intermédiaires centralisant, filtrant, autorisant, reconditionnant les rapports entre désirs et disponibilités.

Au delà des big data silos de data structurées (ayant sens), commencent à exister des data lake (lacs de données) ** où l'on stocke tout ce qui est ou ressemble à des données, sans filtre et sans limite, gardées dans leurs formats originaux ou très peu transformées, pour constituer un stock non structuré d'informations de toute nature dans lequel viendront puiser des utilisateurs non définis.

Dans cet univers gazeux, il ne subsiste qu'un dernier obstacle à l'impérialisme de ces monstres concentrateurs numériques: le vote démocratique matériel (par bulletin papier). En effet, ce vote renvoie à l'individu concret, imprévisible par nature même si les algorithmes en ont fait une existence éthérée. Imprévisible quoique modélisé, manipulé, culpabilisé,… capable de voter le Brexit ou Trump!. Les pouvoirs en place (au moins en Europe) tentent timidement de "chevaucher le tigre" comme disait Aftalion en parlant des tentatives fortement improbables de régulation des phénomènes puissamment dangereux. Ils ont produit le RGPD (règlement européen concernant la protection des données personnelles) comme première salve pour organiser une gouvernance de la data**. Avec un sentiment d'impuissance plus ou moins avoué.

Voilà les faits! En l'état actuel des choses on n'y peut rien, la dynamique s'avère implacable et rapide au rythme de l'explosion des moyens mis en œuvre et leur caractère devenu indispensable***. Ce qui apparaît au plus grand nombre comme un progrès incontestable (notamment d'accès à l'information via le Web) n'est qu'un leurre tragique. Les gens pensent qu'ils maitrisent le processus parce qu'ils savent se servir des outils numériques. Erreur majeure! En effet pour Kittler**** le cantonnement de l’utilisateur à un niveau superficiel de fonctionnement de l’ensemble hardware-software est définitivement engagé au début des années 1980 avec la commercialisation par Intel du microprocesseur 80286, qui introduit un mode protégé à côté d’un mode réel de fonctionnement. Le mode protégé permet de contrôler que chacune des tâches ne déborde pas la portion de mémoire qui lui est impartie,... La contrepartie est que l’accès au microprocesseur est réservé à quelques utilisateurs privilégiés, ce qui signifie la victoire des langages de haut niveau, auxquels l’accès – jusqu’à un certain point – était autorisé entre les utilisateurs privilégiés et les autres. Quand le ministre de l'E.N. nous propose de nous sauver en apprenant aux enfants à coder, il s'agit d'une farce car un sur mille (et encore!) aura accès aux couches profondes des protocoles qui gèrent la virtualisation dénoncée.

Alors ce n'est pas la grève qui devrait représenter une exception dans le long fleuve tranquille de la société en cours de liquéfaction. Les grévistes se battent contre l'affaiblissement des structures (droit du travail, normes, statuts,..) alors que l'enjeu se trouve déjà un cran plus loin, celui de la gazéification sociétale. S'ils en possédaient les éléments, l'exception incompréhensible résulterait du fait que la majorité des individus concernés par cette confiscation définitive d'existence ne se révoltent pas.

* On peut définir les Big data, comme la masse de données désormais à disposition des entreprises, soit par leurs propres moyens (SI, CRM, LAD/GED, sites web, mails,...), soit par des intermédiaires / prestataires (Google, Facebook, ...). Mais c'est aussi la convergence de ces données au sein d'entrepôts de données ainsi que les moyens de traiter ces mêmes données (bases de données NoSQL). Les Big Data sont caractérisé par la réunion de 5 critères: Volume, Vitesse, Variété, Véracité (fiabilité), Valeur.

**  https://www.saagie.com/fr/blog/qu-est-ce-qu-un-data-lake-lac-de-donnees
*** Responsabilité des acteurs du RGPD: qui sera sanctionné en cas de violation des données personnelles ? www.france-charruyer.fr/
**** L’art média-archéologique. Une repolitisation de l’art Emmanuel Guez, Hybrid 3/2016

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