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01/04/2013

LE PAYS OÙ LE CHRIST PORTE LE N°2

La philo fait le même effet qu'une bonne douche froide. Il faut se forcer un peu pour s'y soumettre mais ça lave les miasmes, vous rafraichit les idées et vous transmet la pêche. Et, en ce moment, les douches froides sont salutaires!! Car, "les questions en philosophie sont plus essentielles que les réponses. » (Karl Jaspers).  A la télé il existe une émission dédiée, mais le dimanche, à l'heure où les personnes raisonnables soit découpent le gigot, soit attaquent l'ouillade de Josette. Il y a donc de fortes chances que vous ayez manqué le numéro consacré au rugby*. Je vous raconte: à ma droite le "béotien", BCBG, racé comme un lévrier, j'ai nommé Raphaël Enthoven le père du fils de Carla. A ma gauche Abdennour Pierre Bidar, le "sachant' auvergnat islamisé, gracieux comme un farou bâtard, spécialiste de Dieu et de la laïcité.139522_fr_image_29727-crop.jpg

Magie de la philo, de cette rencontre improbable dans un décor de terrain de nuit baignée, émergent des concepts qu'il conviendrait de creuser. Surtout d'ailleurs par ceux  qui exercent la fonction d'entraîneur ou coach ou manager et dont on a l'impression que les casques qu'ils arborent à profusion ont pour néfaste conséquence d'étriquer leur réflexion… Sur le rugby bien sûr et sa mise en œuvre! « L’homme qui enfonce des portes ouvertes avec le sentiment grisant de prendre d’assaut la Bastille », PSA, lui aussi, pourrait trouver quelques voies favorisantes.  Permettez donc que je me livre à quelques tentatives d'exploitation, en m’excusant par avance pour tous les copains qui ne sont pas fanas des douches froides depuis certains vestiaires plus que spartiates.

"Le rugby est un sport d'échange, de transmission qui oblige à jouer avec l'aléatoire selon une pensée incarnée (réflexion solidaire de l'action) où la collectivité précède l'individu". Voilà résumée l'essence même de la difficulté rugbystique. L'ovale symbolise l'imprévisible et l'action ne peut donc pas être programmée, prévue, selon la logique aristotélicienne. Un, parce qu'elle s'avère contre-nature (reculer pour avancer, passer le ballon en arrière), deux parce que la valeur ajoutée de l'acte ne se mesure qu'à l'aune du gain collectif. Traduit en langage de tous les jours ce sport nécessite des acteurs ayant une intelligence de jeu sublimant l'inné dans un acquis rigoureux de fonctiionnement communautaire. Lucien Mais résumait cela par la fameuse sentence à Doménech "Amédée, tu es le meilleur d'entre nous tous, mais nous sommes meilleurs sans toi" synthétisant le concept de force collective (systémique). Etre gros, grand, ou rapide ne suffit pas. Il faut percoler ces qualités dans un schéma de jeu donnant en permanence un plus résultant. Choisir untel parce qu'il fait 110 kilos ou 10’6, n'a aucun fondement s'il n'exerce pas favorablement sa contribution à l'ordonnancement de l'apparent chaos du jeu en mouvement. Ce que je viens de dire, vaut pour l'attaque, mais pas seulement. Le défenseur relève également de ce sens collectif qui doit tenter de "lire" le jeu adverse quelques dixièmes de secondes avant qu'il ne s'effectue et sentir l'intime organisation de ses partenaires aptes à "jouer le coup gagnant" en harmonie. On comprend ainsi que plus le jeu s'avère lisible, plus il est facile de le contrer. Cette lisibilité se manifeste par la gestuelle et par le mouvement créant l'aléatoire dans des configurations pourtant connues. La gestuelle de la feinte de passe, mais surtout l'enchainement des actes successifs fournissent ce degré l'incomplétude de l'information donnée à l'adversaire. Les phases de pick and go s'avèrent sans surprise et ne parient que sur la force individuelle. Mais la « fabrication » d’un joueur exerçant son art dans l’action incarnée positivement et collectivement positive, semble une recette un peu perdue dans le landerneau gaulois. Même à l’ombre de la brique rouge du Capitole on a perdu la main !

Retour à Enthoven-Bidar. La mêlée les séduit comme elle a séduit quantité l'intellos. Eux font fort en assimilant le talonneur au christ (sacrifié aux bras captifs) qui symbolise encore le rite collectif de l'affrontement-sacrifice pour offrir l'hostie (ballon) aux amis. Mêlée, la boite noire qui ne peut être élucidée par aucun spectateur, même pas l'arbitre. Boite noire inexplicable et inexpliquée. Un jour de phase finale à Colombes, j'ai eu par hasard comme voisin de tribune Bernard Fresson (un acteur de cinéma réputé). Néophyte il ne demanda très gentiment de lui indiquer les "clés cachées" du match. Et j'ai, à cette occasion, pris conscience que le rugby ans sa plénitude est strictement inexplicable et la mêlée plus que tout. La position des épaules, la poussée résultante, le talonnage, le couloir, les appuis, la synchronisation,… "Un bon pack, c’est une contagion. Et cette contagion est d’autant plus forte que le virus est le même pour tous" disait le bon docteur Mias. Le rugby c’est un ordre caché dans grand désordre apparent. Pour cela le spectateur doit être initié. Dès lors, sitôt que l’on aspire à en faire un sport de masse télévisuel on s’efforce de « l’épurer », de le rendre plus accessible. En vain, je crois, car toutes les tentatives depuis dix ans n’aboutissent qu’à l’inverse, du moins en France. On standardise, on simplifie en laissant à l’éclair individuel la charge du spectacle. Ainsi on peut assister à des matchs strictement insipides. « Il y a de longs dimanches de pluie où le jeu ne ressemble à rien, où l’arbitre décide de tout, où le vent donne un tour trop aléatoire… ». L’œil initié étant capable de voir l’interstice potentiel est aussi capable aussi de juger l’opportunité du choix stratégique de l’acteur et de la qualité gestuelle de son accomplissement. Pas le néophyte pour qui le déroulement est « blanc » jusqu’à … l’exploit. La bonne  formule accède à l'expression jubilatoire d’une exploitation collective des talents… avec la complicité de l’arbitre ! Car ce dernier apparaît de plus en plus comme un ingrédient et non un excipient. Car « personne ne connaît la totalité des règles, même pas l’arbitre ! » et l’interprétation laisse toujours « ouverte la porte du fond » pour sanctionner ou fluidifier le jeu.

L’autre samedi j’ai vu un match effectivement jouissif ou le jeu s’énivrait de sa propre fluidité, Galles/Angleterre. Un match rare, engagé, avec des essais par débordement,… « Pour moi le rugby est une jubilation de l’intelligence éphémère»…

Le soir il y avait une rencontre de division inférieure. Sans intérêt !

 

* Pour ceux qui voudraient écouter (l’image n’apporte pas grand chose) voir le site d'Arte

* Je profite de cette note pour marquer le décès de mon ami Kiki Prax, numéro 2, champion de France avec l’ASB enlevé par une maladie fulgurante. Joueur, entraîneur, dirigeant, conseiller municipal,… c’était un copain sincère et éclairé.

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