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22/07/2013

SOCIÉTÉS GARROTTÉES

Il fut un temps où la société croissait régulièrement. Heureuse époque qui nous donnait des emplois, de la consommation, de la joie,… Certes le cholestérol de l’inflation faisait inquiétude pour les plus pessimistes, mais le risque ne gommait pas les effets positifs. Comment cette période glorieuse a-t-elle virée en piteuse ?

Les « experts » dirent doctement qu’il fallait maigrir, maigrir en tout ! Ligth, lean, anorexique devint la société. On parla de dégraisser, d’alléger, de rationner. Chaque acteur s’est vu culpabilisé, contraint, rabougri ! Il a fallu rogner les budgets, les salaires, les allocs, les remboursements, les livrets A, de façon drastique. Et le supplice n’est pas fini ! L’Europe fouettarde voudrait que nous maigrissions encore plus vite, que nous fassions carême, que nous ne pensions pas même à un petit plaisir.

L’économie garrottée à l’instar de ce supplice qui sévissait en Espagne jusqu’à Franco et qui serrait progressivement le cou des condamnés jusqu’à que mort s’en suive. Le garrot de l’austérité qui, sous des prétextes divers et présentés comme améliorants, étouffe lentement mais sûrement nos sociétés occidentales, pendant que les « émergents » se hâtent de faire de la graisse via une croissance parfois arrogante. Ici, dans nos pays de vieille industrialisation, quand on nous parle de croissance, les gouvernants font bien attention de rajouter « verte » ou « soutenable », oxymore semblable à un cassoulet végétarien ! Les mêmes dirigeants se trouvent  réduits à se focaliser sur le degré de garrottage optimum, c’est à dire le niveau qui serre le plus le « kiki » des classes moyennes sans entrainer soit la mort, soit la révolte. Par essai / erreur, en testant des coups par annonce et en revenant en arrière parfois, parfois pas ! En privant de dessert (pardon de télé) ces vilains qui ne veulent pas maigrir assez vite (cf les Grecs). Nous appellerons cela le test de ductilité.theorie-des-Cordes.jpg

La ductilité « capacité d'un matériau à se déformer plastiquement sans se rompre » ou mieux « caractéristique d’un matériau qui se laisse étirer, battre, travailler sans se rompre ». A ne pas confondre avec souplesse qui permet de s’adapter plus ou moins volontairement aux contraintes imposées. Je me souviens de ma jeunesse lorsque j’apprenais la forge. Le  prof (M. Raucourt je crois) nous expliquait bien que la ductilité avait une limite au delà de laquelle le métal perdait ses qualités… irréversiblement.

Dans la société, on observera des comportements de type ductile pour des communautés acceptant une plus ou moins grande déformation avant de rompre. Durant cette déformation, tout en se transformant, l'objet sociétal reste lui-même, conserve son intégrité. Mais « Il est bien évident que si les hommes se trouvent aujourd'hui être si ductiles, c'est que la force offensive personnelle et la résistance intime de l'individu ont diminué par rapport à la pression des autres forces qui s'exercent sur lui. Et, effectivement, la force de chacun a baissé tandis que la force - présentement dissolvante - de tous, s'est accrue dans une proportion dont, grâce au progrès des applications de la science, la démesure n'avait jamais été atteinte auparavant. »*. Cette ductilité éclate sous nos yeux : les affaires (Cahuzac, Guéant, Tapie, Bettencourt,…) qui ne font pas exploser l’opinion, la disparition de pans entiers de l’industrie (sidérurgie, pneus, alimentaire, automobile,….) vécue comme inexorable, les « discours inversés » qui font dire aux ministres le contraire de ce qu’ils dénonçaient (finance, retraite, droit de la consommation,…) ou annonçaient (croissance, pouvoir d’achat, imposition plus juste,…) hier… sans apparemment émouvoir les foules, en sont la preuve vivante. Les services publics, qui faisaient la gloire de notre « modèle », sont largement entamés au prétexte que les fonctionnaires seraient fainéants et inutiles et que le l’Etat ne devrait s’occuper que des choses régaliennes, en contradiction avec de Tocqueville disant « Une nation qui ne demande à son gouvernement que le maintien de l’ordre est déjà esclave au fond du cœur; elle est esclave de son bien-être, et l’homme qui doit l’enchaîner peut paraître. » "De la Démocratie en Amérique"

Nos dirigeants font l’hypothèse de contraindre progressivement sans trop de dégâts au seul prétexte « que l’on ne peut agir autrement ». Le discours partout répété en litanie est celui là, porté par des « experts » choisis qui singent des débats qui n’en sont pas (cf C dans l’air, entre autre). Les autres argumenteurs et argumentaires restent soigneusement écartés des tribunes « populaires » et doivent se rabattre sur le web encore minoritaire en terme d’information publique. Comme si gagner une élection avec une faible participation et une faible majorité conférait tous les droits, notamment celui de détenir la seule et unique vérité possible. D’autant plus que, dans le système de la Vème république,  « les représentants », c’est à dire députés, sénateurs, ministres, « ceux qui, dans le fonctionnement de cette structure, apparaissent comme dominants, ne sont eux-mêmes en fin de compte que les relais de cette structure au nom de laquelle ils agissent sans être eux-mêmes les véritables auteurs (auctores) de leur action (actio) ». Avec, en sus, la déception récurrente de celui qui fut choisi comme « recours », Chirac, Sarkozy hier, Hollande aujourd’hui, provenant de la « transformation de la complexion de la société qui la rend désormais incapable de se donner pour chef un homme d'Etat digne de ce nom ; c'est un manque de sens qui lui interdit de porter son choix sur un sage et la voue à de perpétuelles illusions au profit d'hommes médiocres par l'âme, pauvres par les talents et au surplus sans savoir-faire dans un monde où, faute de traditions et de hiérarchie, rien n'est plus conçu pour le développer »**.

Jusqu’à quand ? Si la métaphore de la ductilité marche, je dirais que nous ne sommes plus loin de la rupture. Car la technologie des matériaux implique de s’intéresser à l’intérieur des structures, à leur état dynamique, à l’intensité des contraintes subies, afin de déceler préventivement ce point de rupture. De ne pas nier les fissures, même si elles dérangent (mariage pour tous), de repérer les constantes (nationalismes) même si elles ne font pas plaisir, de gérer les communautarismes excessifs même si cela s’avère  scabreux. Mais, hélas, notre organisation institutionnelle faisant que la majorité s’auto protège systématiquement, l’opposition ne peut, dès lors, trouver une place dans le débat sérieux et seuls les comportements radicaux peuvent résister. Le débat ? « TINA » comme disent les anglais, « there is no alternative » (désolé, il n’y a que ça en magasin).

 Dès lors, le Front National et alliés, constituent un recours « de rupture » dans le cadre de la ductilité précédente, car la nature profonde des français les empêche de voter « de l’autre côté ». L’autre côté, ce chiffon rouge cher à M. Fugain, que l’on agite toujours pour disqualifier une gauche qui  n’accepte pas la social-démocratie ! Comme un tabou  que les élites ont ciselé, comme un garrot de pensée, anesthésiant une part de cerveau du citoyen. Soignez-vous, écoutez Leo Ferré mort il y a vingt ans, un quatorze juillet symbolique. Et dénouez votre cravate qui vous étrangle ! « Les élections vont se jouer sur le mariage gay, la légalisation du cannabis, le vote des étrangers, etc. alors que nous sommes au bord d’un effondrement extraordinaire »  (J.C. Michéa. Le complexe d’Orphée »). Restons au minimum éveillé, conscients de cet a pic qui nous tend les bras.

*   Paul Jeanselme.La Demorcratie. ChapXII. La ductilité de l'homme moderne. Nouvelles éditions latines. 1952.
**Mehdi Belhaj Kacem. Pop philosophie, entretiens avec Philippe Nassif, éd. Denoël

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