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30/04/2014

SAUREL ET LES OUTSIDERS

La victoire de Saurel aux municipales de Montpellier reçoit des explications simples, voire simplistes, en terme de marketing politique. Pour ma part elle me porte à une analyse qui, semble-t-il, a échappé aux divers commentateurs. Analyse qui utilise la théorie dite des "insiders-outsiders", théorie économique issue de la Nouvelle Économie Keynésienne qui permet d'expliquer certaines rigidités sur le marché du travail, avec les travaux des économistes Assar Lindbeck et Dennis Snower*.

Ce modèle transposé à la politique sépare les publics insiders qui sont les personnels politiques permanents, les affidés et les électeurs captifs d'un parti et les outsiders représentant les postulants et publics flottants, c'est à dire les exclus des sphères décisionnelles ainsi que ceux dont le vote ne répond pas à une stricte logique de clan, voire d'idéologie. Les partis institutionnels supputent un degré d'adhésion assez fort de ces derniers à leurs mots d'ordre. Il existerait ainsi un "vote" socialiste, un "vote" UPM,… qu'il suffirait de solliciter pour qu'il se manifestât. Ainsi le candidat Mourre, investi par le Parti Socialiste comptait sur un pourcentage important d'électeurs qui suivrait "mécaniquement" l'adoubement de la rue Solférino.

Or, l'analyse en termes d'insiders/outsiders insiste sur le rôle de l'action des insiders, qui disposent de moyens de pression significatifs sur la marche du parti. Formant un cercle solidaire, ils procèdent à une allocation affidaire des postes de pouvoir et de prestige. Conscients de leurs avantages, ils tentent d'écarter tous les risques potentiels qui mettraient en cause leurs prérogatives. Pour cela ils jouent sur les arcanes juridiques, exercent des pressions d'alliances, mobilisent des réseaux (philosophiques hier, sociaux aujourd'hui), dressent des barrières d'entrée. A faible dose, cette politique d'insiders ne provoque qu'une vague récrimination des foules électorales. A forte dose – souvent à l'issue d'une détention longue du pouvoir par un clan – elle devient d'autant plus insupportable que les individus "en place" s'arcqueboutent à l'excès sur leurs acquis. A Montpellier, ce "gel" des insiders résulte l'une longue ère fréchiste cumulant jusqu'à trois "générations" d'insiders!MourreS.jpg

Après cette longue ère, les directions Parisiennes ont accentué l'affaire par une manœuvre destinée à provoquer l'abdication de la maire sortante, par une organisation contestable de primaires (barrière d'entrée), plus des prises de positons également contestables quant à la transparence des décisions. Cela s'est fait tantôt au premier degré, c'est à dire au vu et au su de tout le monde. Tantôt au second degré, les politiques en place jouissant d'un protectionnisme de plus en plus évident, générant une rigidité bloquant le renouvellement par les outsiders "aspirants". Les insiders profitent ainsi, aux yeux du public, d'une véritable rente de situation limitant le turnover sur les postes attributifs d'avantages tant financiers que d'image (sénateurs, députés, maires, présidents, conseillers…). Cette confiscation de prérogatives se vérifie à tous les niveaux des partis avec une mise en exergue par les médias. Le protectionnisme dont bénéficient ces privilégiés,… trouve, de plus, des échos dans les enquêtes menées par les médias d'investigation au niveau national et qui se répliquent au niveau régional, local. A l'évidence, pour la marché politique, les insiders privilégient selon ces manœuvres, leur intérêt individuel avant le bien collectif ou public. Le refus de suppression du cumul des mandats, de la simplification du "mille feuilles" administratif,… toutes choses permettant de fluidifier l'accès aux postes intéressants détenus ou cooptés par le parti, corroborent cet opinion.  

Or, nous vivons dans un environnement de crise condamnant plus sévèrement ces pratiques protectionnistes peu charitables pour les outsiders et exaspérant les modestes insiders (ceux qui n’ont droit qu'à des miettes alors qu’ils vivent souvent assez mal) tout en modérant leur combativité sociale et politique (étiquetés comme des gens-qui-n’ont-pas-à-se-plaindre-comparé-aux-autres). Voilà ce qui mine les ex tribus militantes, leurs membres ruminant les manipulations, les passe-droits, les copinages impudents des rentiers de la politique.

Résultat, il se produit un spilling out, un déversement vers l'extérieur, de partisans hier acquis à la cause, vers le statut de outsider. C'est le premier volet "négatif"  occasionné par l'effet de confiscation démocratique opéré par les insiders. Cela se traduit, au niveau national par le désamour vis à vis d'Hollande et du premier cercle (Cahuzac, H. Désir, Morelle, Promotion Voltaire de l'ENA,..), ici la fonte comme neige au soleil du réservoir de voix potentiel de Mourre et de Domergue, porteurs des mêmes maux. Au P.S.. On pourrait faire le même constat à droite.

Second volet, le flux de déversement où va-t-il? Pour une bonne part, vers un "chômage électoral" en d'autre terme l'abstention dit vote "passif". Ou bien, vers une bassin de rétention "naturel" (c'est à dire acceptable idéologiquement) qui se propose aux déçus.

Localement, Saurel,  a offert un usage "actif" du bulletin de vote sans trahir la tendance idéologique foncière. En effet, ledit Saurel, classé de centre gauche historiquement, à été estampillé compatible avec le centre droit par les médias, via une alliance possible avec Domergue. L'espace de déversement n'avait plus qu'à se remplir avec les outsiders actifs frustrés, issus de droite comme de gauche. Beaucoup plus qu'au charisme et aux mérites du candidat dissident, il faut attribuer à cet effet de spilling out les raisons de sa victoire.  Au travers de l'éviction du candidat Mourre c'est l'éviction des insiders qui s'est manifestée massivement.

Au niveau national, ces bassins de substitution s'appellent Front National pour la droite**. La montée en puissance de ce parti doit beaucoup à l'effet d'outsiders basé sur le ras le bol du verrouillage de l'UMP. Le centre, lieu par hypothèse destiné à recueillir les déversements des deux côtés, malgré ses tentatives plus ou moins heureuses (Tapie, Bayrou, Borloo) ne paraît plus un réceptacle significativement attrayant.

Quid donc du bassin de rétention des outsiders  de gauche ? Actuellement il n'existe pas vraiment, puisque le Parti de Gauche s'est positionné en frontière signalétique de la doxa socialiste, ce qui rebute les modérés. Résultat: une forte abstention (chômage électoral) et un prévisible éclatement du PS en deux morceaux afin de se repositionner "utilement" dans le marché politique.

Tous ces jeux de pouvoir seraient dérisoires s'ils ne concernaient notre vie quotidienne et ne conditionnaient notre avenir. Les valeurs et les compétences nécessaires à la bonne gouvernance des institutions (locales ou nationales) méritent mieux que des guerres mesquines et intestines "pour vivre à la Cour" comme on disait sous les rois de France. Richard III pour sa part s'écriait "Mon royaume pour un cheval!". Les insiders pensent "Mes valeurs pour un siège!". C'est tout aussi affligeant.

 

* Assar Lindbeck et Dennis J. Snower. La théorie insider-outsider emploi et le chômage. The MIT Press, Cambridge, MA, 1988. André Noy. Réflexion sur les relations entre gestion des ressources humaines-chômage-formation». Revue de l'Economie Méridionale. Vol 40. N° 159. 1992.
** le mécanisme de déversement a fonctionné à Béziers où Ménard astucieusement "décalé" du FN a fourni un bassin de rétention aux nombreuses voix  revendicatives.

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