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07/04/2014

SOCIÉTÉ À MÉMOIRE DE FORME

Les matériaux à mémoire de forme ont la propriété exceptionnelle de pouvoir se déformer puis de retrouver après usage la forme originelle.

La société française possède métaphoriquement cette propriété. Tel ou tel secteur fait problème, telle ou telle information paraît gravissime, tel ou tel indice est mauvais (rappelez-vous des AAA!),… quelques semaines (voire jours) plus tard et il n'y paraît plus. Le système a retrouvé son erre et c'est comme si rien ne c'était passé. En témoigne le "nouveau" gouvernement: la France des électeurs attendait le changement qu'elle appelait dans les urnes. Résultat, on retrouve des ministres mitterrandiens de 33, 23 et 22 ans en arrière (Fabius, Sapin, Royal) dont les deux derniers aux mêmes fonctions ! Rétractation sur des positions préalable, soit le type parfait de procès mémoire de forme.

Un fait chasse l'autre et rien ne bouge vraiment. Vous verrez, l'agitation des municipales, s'atténuera rapidement et tout recommencera quasiment à l'identique. En fait le fond sociétal reste similaire, recouvert par une mince couche de "glaçage" comme on dit en cuisine qui fait oublier ledit fond. Le foot, les salaires des sportifs, les Ferrari des vedettes, la téléréalité, les révélations d'alcôves, les faits d'actualité,… constituent ce glaçage superficiel qui masque le chômage, la baisse des retraites, l'érosion du pouvoir d'achat, le sida, le cancer, la pollution, la violence, la crétinisation des gamins,.. Passe encore si le fond sociétal s'avérait simplement correct. Hélas la soupe devient de plus en plus amère et la mémoire de forme ramène inlassablement à cet état. Entre le fond et le glaçage, prospère une couche de crème faite de tous ceux qui se gavent en fustigeant les soutiers qui ne seraient pas au niveau des saxons ou pas aussi souples que les anglos. Allez les gars! Au turbin et au bassinet, diplôme ou pas, homme ou femme, génie ou médiocre, jeune ou vieux.

L'idéologie libérale nous explique que tout cela est normal car ça pourrait être pire! D'autres nous expliquent que la France constitue une "société bloquée". Non! Pas bloquée mais à mémoire de forme ce qui contribue toutefois au même résultat. Et les élections, ne servent qu'à rouler les promesses le temps de la campagne, pour s'écrouler le lendemain des résultats, Sisyphe revu et corrigé par la démocratie moderne.

La mémoire de forme c'est bien et pas bien. Dans les environnements conservateurs le procédé s'avère parfait. Les traditions sont maintenues, les us et coutumes perdurent malgré quelques déviances qui sont rapidement "digérées". Les sociétés traditionnelles excellaient dans ce fonctionnement qui ramenait inlassablement les choses à leur état précédent. Ce n'est pas bien dans un univers "compétitif" car cela éteint les velléités d'innovation. Ainsi, selon le diagnostic du groupe DEI "la société française est majoritairement réfractaire au changement, peu sensibilisée aux enjeux liés à l’innovation, et fortement imprégnée d’une culture à dominante patrimoniale conduisant à une allergie au risque,  les publics les plus susceptibles de fournir les futurs entrepreneurs de notre pays sont mal informés sur les dispositifs existants et, le plus souvent, pas ou mal formés à l’innovation, les entrepreneurs, souvent victimes d’un manque de culture managériale, sont pénalisés par des structures d’accompagnement aux performances très inégales"*. Sans vouloir jouer de la théorie du complot, les dirigeants de la couche crémeuse, n'ont pas vraiment intérêt à un changement profond dont, inconsciemment ils craignent de n'être pas bénéficiaires. Aujourd'hui, la normalité est devenue le déguisement de la passivité. Il ne faut pas espérer plus de la majorité des français ayant voté Hollande. Normal, on ne fait pas grand-chose, on ne bouge rien pour ne pas risquer… Risquer quoi, personne ne le sait vraiment mais on a peur. Changer, innover, créer,… impossible on est normaux! Alors on bricole et on roumègue. On raccommode les rideaux pour ne pas voir la réalité à la fenêtre. On ne voyage pas ou si peu pour éviter de rencontrer l'autre, le différent, celui qui n'a pas les mêmes infirmités intimes. Et on tourne dans la cage à écureuil, artisans plus ou moins conscients d'un système dont profite vraiment un groupe-secte transnational.mdef2.jpg

La rigidité des gouvernants rejoint en quelque sorte la passivité des foules en utilisant la cupidité des "crémeux". Ainsi tout l'art de gouverner se réduit à tirer parti des ennemis que l'on se fait par l'imprévoyance, la sottise et la vanité. Une vue sommaire des causes, un contrôle sévère, un mépris tranquille arrêtent aussitôt cette politique de vieux enfants, comme on l'a vu, comme on le verra. Et sans que les hommes changent beaucoup. Car ce n'est pas difficile. Seulement ce qui est difficile, c'est de croire que ce n'est pas difficile"** Alors, qu'on ne s'étonne plus du taux d'abstention ni du vote protestataire: les électeurs sont à juste raison persuadés que quoiqu'ils fassent les choses reviendront au même point! La démocratie n'est plus un choix, c'est une mascarade avec une seule possibilité quoiqu'il arrive, le retour au libéralisme des marchés (financiers, économiques, politiques).

Alors faut-il faire ou attendre la révolution? Peut être, mais là encore il serait nécessaire que les idéologies fournissent des horizons plus attrayants et satisfaisants. Regardez les printemps arabes: les discours chimériques ne changent pas la réalité infernale***. Sinon le risque réside dans la récupération du renversement de table par des forces aussi malsaines, voire pires que les actuelles. Est-ce aux intellectuels, est-ce aux organisations populaires de s'atteler à ce travail de Titans? De la réponse à cette question dépend l'ouverture du cercle sisyphéen de la société à mémoire de forme actuelle et de son implacable drame. "Face à la trahison de ses élites, protégeant leurs droits mais refusant d'assumer leurs devoirs, face à l'incapacité coupable des politiques, centrés sur eux-mêmes et ignorants du monde, impuissants désormais à assurer le bien-être collectif, c'est la démocratie elle-même qui est en danger."**** Mais la démocratie n'est-elle pas aussi à mémoire de forme?

  

* voir le rapport du groupe de travail "Défi de la citoyenneté" de FutuRIS (phase 1) présidé par B. Chevassus-au-Louis: Socialiser l’innovation : un pari pour demain, mars 2004
**Adonis. Printemps arabes. Religion et Révolution. Ed de la Différence. 2014.
*** Alain. Mars ou la guerre jugée. "Les classiques des sciences sociales". Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html
**** Matthieu Pigasse L'éloge de l'anormalité. Plon 2014.
 

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