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24/04/2015

LA DÉDOLLARISATION

Les Etats Unis n'arrivent pas à se rendre à l'évidence: leur leadership est battu en brèche! Et, dès lors, le premier indice de puissance étant la finance, ils continuent à vouloir imposer au monde leurs désirs, ou plutôt, leurs intérêts…financiers. Idéologiquement en promouvant un libéralisme strict, techniquement en verrouillant les instances internationales de régulation. Ainsi, depuis un certain temps, ils repoussent systématiquement les demandes de révision des quotas au Fonds Monétaire International (FMI). Ces quotas datent de 1944 (Bretton Woods) où ils correspondaient à l'état des économies d'alors. Il faut savoir que le FMI est une "démocratie d'actionnaires" c'est à dire que lesdits quotas versés par chaque pays membre servent à la fois de base aux tirages (prêts) potentiellement octroyés pays par pays et de droits de vote. Grosso modo, la représentation du monde qui en résulte aujourd'hui reste assez proche de celle de l'après guerre! Même si depuis lors, avec l’augmentation du nombre de membres et la révision à la hausse d'un certain nombre de quotas, la part américaine est passée de plus de 30 % à moins de 17 %, les États-Unis bénéficient toujours d’un droit de veto sur les décisions du Fonds (puisqu’il faut une super majorité de 85 % pour en modifier les statuts). Ce qui paralyse l'adaptation nécessaire. Une proposition présentée en 2010 visant à augmenter les quotas de membres sous-représentés n'a toujours pas pu être mise en œuvre, et ce à cause du refus du Congrès américain à signer le document. En plus de cette anomalie, la légitimité du FMI pour faire bouclier au risque systémique s'avère périodiquement remise en question et particulièrement depuis la crise financière asiatique (Sachs, 1997 ; Soros, 1998 ; Stiglitz, 2002 ; Rogoff, 2004 ; Stiglitz, 2010) sans que les américains ne bronchent.

En faisant la sourde oreille aux demandes des pays émergés (Chine, Corée, Brésil,..) et émergents, les USA viennent de se voir gratifiés d'une initiative que la presse française a peu relayée mais qui risque de changer, à terme, la face financière du monde. Il s'agit de la Banque Asiatique d'Investissements dans les Infrastructures (BAII ou AIIB en anglais) créée par la Chine "sans aucune consultation avec les Etats-Unis". Cette nouvelle institution d'influence, lancée en octobre dernier par Pékin est dotée d'un capital de 50 milliards de dollars, et s'est donnée comme mission de soutenir les grandes opérations d'infrastructure. L'Allemagne, l'Espagne, l'Italie, la France, l'Egypte, la Norvège, la Turquie, l'Australie, la Russie, la Hollande, le Brésil, la Finlande, la Géorgie, le Danemark, ont été approuvés à ce jour comme membres fondateurs. Les candidats affluent, tout le monde veut en être. La GB, elle aussi, a adhéré au grand dam de son "partenaire privilégié américain", les anglais salivant à la perspective de jouer l'intermédiaire favori pour les transactions autour du yuan comme la City sait si bien le faire depuis un siècle. Le secrétaire général par intérim de la BAII, Jin Liqun, a déclaré le 22 mars que 35 pays avaient décidé de se joindre à l’institution, à une semaine de la date limite de déclaration des candidatures. Liqun a également déclaré que la banque allait demander le feu vert de ses actionnaires pour doubler son capital, afin d'atteindre 100 milliards de dollars.

Pris de court et donc avec du retard, les E.U., après tergiversations, ont lancé des signaux indiquant adopter une attitude coopérative quant à l’initiative proposée par la Chine, ce qui marque un apparent changement d’avis comparé à leurs précédentes suspicions et obstructions.

Ainsi se dessinent les contours d'un nouvel ordre monétaire international qui, pour l'instant reste une partie d'échecs. Si on relit le livre de Michel Aglietta et Guo Baï, "La voie chinoise, capitalisme et empire", on se convainc que tout est une question de "modes de régulation": le capitalisme ne survit qu'en mettant en place des institutions, des mécanismes, qui lui permettent de limiter, de domestiquer, sa suicidaire logique d'accumulation du capital. En face d'une Amérique et d'une Europe qui concèdent au marché les clés de ladite régulation, la Chine parie sur une planification volontariste. Si l'Empire du Milieu a proposé la création de cette BAII, c’est pour développer les faits réels de gouvernance internationale, renforcer la coopération et favoriser la promotion conjointe de la prospérité économique de l’Asie et du monde dans son ensemble, disent-ils. A l’avenir, la BAII envisagerait également de créer un fonds fiduciaire pour fournir des prêts aux programmes qui ne sont pas garantis par des fonds souverains, d’introduire un modèle de partenariat public-privé (PPP), de mobiliser des fonds de pension privés pour financer davantage les infrastructures dans les pays en développement. En 2020, le volume d’investissements dans  celles-ci en Asie pourrait atteindre 8 trillions de dollars, soit un gâteau assez pharamineux.chine_remplace_usa2.jpg

Ce "gros" pion avancé par la Chine sur l'échiquier mondial et ayant donc obtenu l'aval des principales puissances économiques, se double d'un défi majeur: faire passer la dynamique mondiale d'une logique uniquement financière avec tous les risques systémiques encourus à une logique plus "industrieuse" de style plan Marshall-New Deal (même si les chinois récusent le concept). Le gigantesque programme "Nouvelles routes de la soie"** (mars 2013) dont on a également peu parlé dans les medias français, illustre cette logique. C’est en quelque sorte une nouvelle diplomatie chinoise, qu’on peut qualifier de “réalisme institutionnel”, et qui consiste à bâtir de nouvelles infrastructures à l’étranger pour influencer les politiques mondiales, explique Simon Shen, directeur du Global Studies Program (Rapporté par Slate.fr).

Pour l'instant les US n'opposent à cette dynamique que des réticences environnementales. Mais, officieusement, les Américains ont bien compris que cette «Nouvelle route de la soie» visait à contrecarrer leur propre traité multilatéral de libre échange économique (Trans-Pacific Partnership ou TTP). En fait, les E.U. et la Chine, tentent de construire un nouveau modèle de relations entre grandes puissances. Les uns s'arcboutent pour préserver la suprématie du dollar, les autres entament une dédollarisation tout azimut. Les deux ont de vastes responsabilités communes et devraient transformer la stratégie du "gagnant-prend-tout" (winner-take-all strategy) que pratiquent encore les américains, en "gagnant-gagnant" en s’efforçant d’élargir ensemble le "gâteau" du développement de l’Asie-Pacifique et de promouvoir ainsi la croissance mondiale. Dans un idéal où pleuvraient pétales de roses et de cerisier!!!

Certes, la Chine reste à ce jour le premier créditeur de l’empire dollar car elle est le pays qui a le plus acheté de dette américaine, devant l’Arabie Saoudite. Certes, elle n’a donc pas intérêt à l’effondrement de cette économie mais plutôt à coopérer avec elle afin d'éviter la débâcle financière qui menace toujours. "En créant le dispositif institutionnel qui accélère la formation d’un système pluri-devises, l’initiative des BRICS participe de la formation de centres de pouvoir monétaire concurrents. Cette avancée dans l’affirmation de pouvoirs monétaires et financiers rivaux va accentuer le besoin d’une gouvernance globale et peut-être relancer la réforme du SMI d’ici 2020"*. Car en plus de la BAII, Pékin va lancer le système de paiement international de la Chine (CIPS), qui devrait turbo propulser le yuan comme une importante devise mondiale pour tous les types d’échanges. Ce qui semble donc visé serait un réaménagement des accords de Washington sur le Système Monétaire International afin de constituer un "cœur de système" dollar, yuan, (euro***), (rouble).

Mais ce n'est pas gagné! Quid de la stratégie de la Russie, cette "barrière physique" au rapprochement Est-Ouest? Quid du fait que, en réalité, l'initiative internationale chinoise s'avère tardive et se heurte à un monde dans lequel les multinationales des pays majors ont pris place de longue date dans les technostructures agissantes? Quid encore de la faiblesse militaire et géopolitique de Pékin, loin d’avoir la force nécessaire pour imposer ses conditions dans les accords économiques internationaux sitôt que ces conditions s'opposeront aux intérêts des pays centres? Il s'agit peut être d'une simple réorganisation multipolaire des dominants.

Le bras de fer ne fait que débuter, wait and see…..

* Michel Aglietta. Nouvelle Banque de Développement des BRICS : une étape vers la réforme du SMI. CPEII, Billet du 20 juillet 2014
** offensive plurinationale spectaculaire, ambitieuse encore jamais menée en matière d’infrastructures : la mise en place de nouvelles et multiples Routes de la soie, qui forment un réseau complexe de trains à grande vitesse, de pipelines, de ports, de câbles à fibres optiques et d’équipement de télécommunication ultramoderne que la Chine est déjà en train de construire dans les pays de l’Asie centrale et dont les ramifications s’étendront à la Russie, à l’Iran, à la Turquie, à l’océan Indien et même jusqu’à Venise et Berlin, en Europe. Voir l'excellent article de Pablo Escobar  "Lame duck out of the Silk Road Caravan", Russia Today, 11-11-2014.
*** L’euro, qui aurait pu jouer un rôle intéressant dans la construction de ce nouvel équilibre, restera un instrument affaibli par la crise auquel l’Allemagne refuse les moyens de contribuer aux investissements productifs.
**** Illustration empruntée à: fr.sott.net -October 27, 2014 9:32 PM

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