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15/02/2016

LA BARBARIE AUX DEUX VISAGES

Puisque nous vivons dans un climat "d'insécurité sécuritaire" qui abreuve autant la politique que les médias, arrêtons-nous un instant sur la nature de la férocité qui nourrit l'idée que tout un chacun se fait de la barbarie.

A l'évidence si vous demandez au passant anonyme ce qu'il en pense il va embrayer illico sur les attentats, l'inhumanité des assassinats de Charlie et du Bataclan. Au delà de l'horreur de ces actes, le discours dominant depuis janvier 2015 n'a de cesse que de maintenir dans le subconscient des foules cet état hystérique, cette réaction collective de stress. J'ai déjà montré qu'il y a là une volonté de détourner les préoccupations de la réalité sociale et économique réelle. Hormis une dose forte de naïveté rien ne peut démentir cette "diversion massive".

Néanmoins, ne faut-il pas appeler aussi barbarie la conduite des affaires qui fabrique un chômage croissant chez les jeunes, une paupérisation accélérée des petits paysans et chefs de PMI-PME,… toutes choses qui brisent la vie des gens ? Comment qualifier la mise à la rue brutale de centaines d'employés qui, du jour au lendemain, vont s'affronter aux loyers, aux fins de mois, aux frais de survie? Qui fait la statistique des morts ou suicidés induits par cette gestion économique? Qui y ajoute les "pétages de plomb" conduisant à des tragédies sociales? Qui comptabilise les maladies plus ou moins létales découlant de toutes ces ruptures? Qui dénonce la cruauté des jungles calaisiennes, des plages lampédusiennes, dans lesquelles même le plus primaire des humanismes n'est pas respecté?

L'ennemi extérieur a toujours représenté (à tort ou à raison) une défausse quant à l'adhésion des citoyens à ses gouvernants. Et quand cet horrible "étrange étranger"  comme disait Prévert ne fonctionne plus un invente un ennemi intérieur.

Certes de traumatisme collectif s'avère plus explicite et explosif (sans jeu de mots) dans la configuration des attentats que dans celle des "adaptations indispensables à la concurrence internationale". L'attentat de guerre frappe plus l'opinion que l'attentat de libéralisme. Le premier possède la violence de l'instant face à la dégradation larvée, admise par défaut du second. La vérité devrait représenter (aussi) Macron en treillis, kalachnikov sociale à la main. A caricature, caricature et demi! 

Barba.pngLa différence – mais elle est énorme – réside dans la hiérarchie des valeurs qu'intègre les individus et le courage qui en résulte. Nous sommes entrés dans l'aire de la puissance collective des valeurs faibles. Mai 68 a prôné l'individualisme et l'hédonisme. Il le fallait face à une France bloquée et engoncée dans des interdits sociétaux forts. Mais sans jeter le bébé avec l'eau du bain, sans oublier les arcanes structurants de la République!  Il fallait sans doute s'affranchir d'un catholicisme majoritaire, castrateur et poussiéreux. Mais sans se réfugier dans une "laïcité de facilité". Aujourd'hui chacun ne se positionnant que sur de mièvres attentes sociétales, l'agrégation de ces mièvretés débouche sur les gouvernements libérés de toute obligation d'assumer un "surmoi sociétal" et donc aptes à se consacrer totalement à leur réélection et à leur engraissement. On comprend mieux ainsi la platitude des idées développées par les édiles et leur convergence vers une soumission aux "plus puissants qu'eux". La fin du courage politique analysée par Cynthia Fleury* s'épanche dans le renoncement, peinture parfaite de petits leaders qui règlent leur pas au doigt mouillé et au beuglement de l'opinion.  J'en entends qui m'accusent de verser dans la théorie du complot (d'actualité selon le ministère de l'E.N.). Mais ils feraient bien de se souvenir de l'histoire du cochon qui disait à son congénère "On m'a dit que l'on nous élevait afin de nous manger". Et le congénère "normal" l'accusait de souffrir de ce mal du complot.

Nous sommes donc dans un pays globalement moutonnier – même si quelques moutons noirs tentent de survivre – avec un troupeau de loups de plus en plus nombreux qui lorgnent sur le groupe. Ces moutons prosaïques, un peu zombies selon Tood, forment la masse d'inertie du système.

La cohérence de notre propos nous amène à observer l'entonnoir électoral qui de dessine: on a longtemps cru (et on croit encore) que l'entonnoir est à peu près symétriquement scandé gauche-droite par rapport au trou de l'élection délivrant le(a) gagnant(e). Or l'axe a tendance à se droitiser largement sous l'effet de l'antienne "la  seule politique possible" et "l'insécurité au coin de la rue". Les candidats vont donc se bousculer à proximité de cet orifice… afin de bénéficier de la jonction de ce glissement tendanciel et d'un relent d'identification partisane. De la gauche centriste (Hollande) à la droite sociale (Juppé), en passant par toutes les nuances de droites dont le "LA" est donné par la FN, positionné en face au trou. Ledit FN qui n'a pour l'instant qu'un problème, celui de son insistance à se séparer de l'euro, position qui passe mal dans la partie moderniste de sa droite. Le choix Hollande tente de mobiliser les socialistes zombies, en les agrégeant à des "centristes radicaux" ou dissidents verts. Sarkozy vise, pour sa part les honteux du front, les fans (âgés) de son bagout, voire quelques commerçants-artisans qui ne votent pas "socialiste par principe". Tous les autres tenteront de se faire une place (par primaire, affrontement ou alliance de circonstance)  dans ce "bassin de décantation" d'où sortira le second rôle, le Poulidor qui se dira républicain et  qui affrontera Marine Le Pen. Ainsi soit-il!

Nous ne sommes plus un pays de "Podemos", nous ne sommes plus spontanément un réservoir révolutionnaire crédible. Nous avons trop vendu de morceaux de notre patrimoine républicain pour accréditer un statut de phare démocratique, nous avons trop bradé des morceaux de notre génie scientifique et industriel pour jouer dans la cour des innovants. Il ne reste même plus à nos metteurs en scène politiques un stock de rêves à nous proposer. Le rêve d'avenir ne sortira pas des urnes!

Les socialistes  (conseil national du PS) ont même renoncé à faire un programme, ce qui accrédite le fait qu'ils abdiquent ouvertement sur les principes fondamentaux. L'évanouissement des grandes valeurs trouve là son aboutissement qui a commencé avec l'élimination progressive du Plan qui traçait la voie "d'une ardente obligation" (De Gaulle-Monnet.). Pour tout avenir (qui est différent du lendemain!) économique on nous fait miroiter un tournant numérique de bric et de broc. Or la planification, rassemblement des moyens de l’Etat en vue d’un dessein démocratiquement défini en commun, a au contraire toujours été nécessaire aux moments de « décollage ». La planification est indissolublement liée à ces moments de décollage, c’est-à-dire de passage d’un ordre systémique à un autre, relativement plus élaboré**. Pour tout avenir citoyen on nous promet un sur-code sécuritaire et un moindre code du travail. Plus de contraintes et moins de parapluies.

La barbarie larvée est en marche!

* Cynthia FLEURY. La fin du courage politique. Fayard. 2010.

** publié dans l’ouvrage "Roosevelt-de Gaulle-Monnet: Reprendre leur combat". Solidarité et Progrès, 2000

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