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04/07/2016

APOLOGIE DES MANSOS

J'aime bien les allégories et parmi mes allégories préférées il y a la tauromachie. Elle représente en effet une métaphore riche de la société, illustrant le combat singulier de l'ordre (toréro) dominant, contre le désordre (l'animal) et tous les ingrédients qui en découlent.

Aujourd'hui, je vais m'attacher à une controverse (pas celle de Valladolid!): les toros mansos, les plus méprisés, ne sont-ils pas les plus utiles à la corrida?

On appelle dans le jargon toro manso un exemplaire qui ne favorise pas le spectacle (la faena) selon des normes majoritairement admises. Il ne charge pas ou peu, quand il le fait il ne baisse pas la tête, jette les pattes, il ne se laisse pas abuser par le leurre de la cape, il rechigne à se faire piquer par le picador, s'entête à rester sur un terrain précis… Le toro brave (bravo) fait tout cela convenablement, c'est à dire selon les canons tauromachiques qui aident le matador sans le mettre trop en danger. On comprend aisément que ce dernier type de fauve s'avère celui préféré des apoderados (agents des toreros), des toreros et de certains spectateurs "imbéciles heureux"! Ledit type de partenaire est parfois qualifié de soso (« fade »), c'est-à-dire donnant un combat sans relief et ennuyeux parce que facile à berner. Alors, il faut se poser la question si ce n'est pas plus intelligent de pourrir le combat, de le rendre difficile, de ne pas consentir à la domination pour aller s'offrir noblement à l'estocade. Alors, il faut mettre en exergue les mansos pour révéler la qualité de celui qui doit toréer en le faisant plus intelligemment, adapter au mieux son pouvoir ordonnateur. Les mansos ont le privilège de sortir la corrida de son ordinaire pour transcender les vertus du combat sacrificiel. Ce sont des toros aporétiques (Jacques Durand Les toros, en leur grande mansuétude. Libération 28 décembre 2006).

Dans la  société, à l'instar de la corrida, les dirigeants ont pris l'habitude de toréer des opinions faciles et sont désarçonnés sitôt qu'ils rencontrent un peuple manso. Alors ils ont tendance à mépriser cette catégorie d'individus. Ou à les châtier avec des mesures coercitives (banderilles noires du 49-3). On se retrouve avec de plus en plus de lots de mansos: Tsirias, Podemos, Cinq Étoiles,… à gauche, divers partis d'extrême droite… à droite!

Le Brexit trouve ainsi racine dans une partie manso du peuple britannique (selon les commentateurs orthodoxes)… qui s'avère in fine être la majorité! À la raison économique libérale du Remain se sont opposés les "esprits animaux" (les sentiments et les émotions humaines qui influencent le comportement des agents économiques et qui en biaisent la rationalité potentielle) chers à Keynes et ses partisans. A vouloir faire parler le "peuple anglais", Cameron, selon une tentative de captation de la puissance de la multitude (perçue comme rationnellement favorable à l'U.E.) pour asseoir sa politique, a donné malgré lui, la parole aux affects différenciés des catégories sociales anglaises. Ainsi le "brave" trader londonien, souvent jeune, aisé, nomade et polyglotte, n'a rien de commun avec le rural terrien nationaliste "manso" des Midlands.Brex.jpg

Cela pose trois problèmes.

D'abord la notion de norme de raison: est-ce la raison ordo capitaliste rhénane (de la "manade" de Fribourg) qui incarne la seule voie européenne souhaitable? Peut-être pas. L'aversion de U.E., majoritaire dans le référendum anglais, découle moins d'un vote pesant risques/avantages selon l'anticipation des dirigeants que d'un déficit d'adhésion à une institution bruxelloise mal connue, jugée intrusionniste et portant les stigmates d'une opposition ancestrale. Il semble que cette aversion s'étende rapidement dans les peuples européens.

Le second problème réside dans le choix de "passer en force" plutôt que d'essayer de trouver un terrain d'entente contribuant à un travail en commun valorisant. Les gouvernants, comme les maestros ont tendance à "ne pas vouloir voir" ces "mauvais sujets" et s'en débarrasser le plus rapidement possible. Pourtant, les mansos ne demandent pas mieux que d'être bravos à condition que le torero sache lui donner les raisons suffisantes de le devenir. Pour cela il faut exercer du savoir faire. Il y a sans aucun doute une carence de gouvernance à Londres, comme à Bruxelles, comme à Paris,… qui fait que l'adhésion à la politique menée ne correspond pas aux affects du peuple. Il est clair qu'une bonne faena nait de la dialectique toro/torero et non du seul maestro. Ce dernier doit trouver les bons arguments pour faire sortir le manso de sa querencia (camper sur sa position), comme Hollande-Valls devrait créer les conditions de sortir les syndiqués de leur querencia! Les grands toreos de mansos sont plutôt de fins connaisseurs de l'âme taurine. Le maestro, selon Espla, est alors comme un peintre confronté à une grande toile qui lui demande d'"être capable de mettre un peu d'ordre dans tout ça". Quelle fresque attrayante nous peignent les dirigeants européens?

Le troisième point s'avère récurrent. La corrida ne se limite pas à un ordre froid d'enchainement de passes fut-il aussi rigoureux que possible. Il y a aussi de l'affect, de la musique, de la couleur, du soleil, de la fête. C'est une "fiesta brava". Il n'y a pas que  les budgets, les déficits, l'inflation et autres austérités dans l'affect des peuples. Le désamour observé c'est avant tout le produit de "la résonance affective, physiologique et comportementale d’un différentiel entre des traits perçus (ou imaginés ou pensés) de la situation en cause, et le prolongement des pensées, imaginations, perceptions ou actions actuellement en cours. Ce différentiel est apprécié relativement à nos orientations affectives actuelles (désirs, préférences, sentiments, humeurs), que ces orientations soient déjà actives ou qu’il s’agisse de nos dispositions actuellement activables"*. Pierre Livet établit ainsi la meilleure analyse du triomphe du Brexit et d'échec de la loi El K.. À la raison économique ordo libérale du Remain se sont opposés les "esprits animaux" (les sentiments et les émotions humaines qui influencent le comportement des agents économiques et qui en biaisent la rationalité potentielle) partisans affectivement du Brexit. Idem pour le "Nouveau droit du Travail". Même en univers strictement économique on connaît cela sous le nom de sélection inverse (développée par George Arthur Akerlof**) selon laquelle une offre faite sur un marché aboutit à des résultats inverses de ceux souhaités à cause de l'asymétrie de l'information. La thèse vaut pour le marché politique. La différence entre la "contrainte" et le "consentement" est celle de la tristesse et de la joie et non celle de l'hétéronomie et de la liberté selon Lordon***. L'opinion peut consentir à des sacrifices si le maestro y met une empathie suffisante et un "emballage" séduisant. Le même Espla compare le manso à "un enfant timide, un peu idiot, qui demande à se sentir en confiance, dans un bon climat qui le valorise". L'image peut être appliquée à l'opinion.

Cette réflexion métaphorique tend à éviter les "grands mépris" dont font preuve les dirigeants envers les mansos de tout poil (chômeurs, pauvres, petits paysans, émigrés, chef de PME, opposants, adversaires,…) en espérant que les conditionnements de toute sorte qu'ils mettent en œuvre aboutiront à un univers uniquement constitué d'individus de leur avis. C'est une forme de fascisme car le fascisme ce n'est pas empêcher de dire, c'est obliger à dire. Roland Barthes (Discours au Collège de France, 1977.)

 

* Pierre Livet. De la perception à l'action : contenus perceptifs et perception de l'action. Vrin. 2000
** Georges Akerlof est professeur à l’université de Berkeley, prix Nobel d’économie en 2001 et doit une bonne part de sa célébrité à un article fondateur sur les imperfections du marché, où à travers l’exemple des voitures d’occasion il met en évidence une situation d’asymétrie d’information engendrant un phénomène de sélection adverse. Voir: George A. Akerlof et Robert J. Shiller,Les Esprits animaux : comment les forces psychologiques mènent la finance et l'économie, Pearson,2009.
*** Frédéric Lordon."La société des affects - pour un structuralisme des passions" (Seuil)

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