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23/03/2017

RUGBY AGRICOLE

Le rugby a longtemps été un marqueur fort de l'identité. Il racinait dans les bords de gaves pyrénéens, de vallées basques, de monts ariégeois, de marchés gascons, les vignes languedociennes, de rades toulonnaises, de montagnos regalados… Identité protégée par des règles de mutations drastiques qui décourageaient les nomades potentiels et surveillée par des "gros pardessus" friands de foie gras et de belote coinchée. Le rugby s'avérait davantage un outil de socialisation, de politique locale et de promotion afférente, que d'argent. Comme l'agriculture d'ailleurs au temps des paysans!

Comme l'agriculture, le monde de l'ovalie a muté, cédant aux pressions conjuguées de la modernité, de la mondialisation et de leurs logiques de compétition, de rentabilité, d'exogénéité,... La P.A.C. en pétrin de ce malaxage rural qui a transformé les paysages, les exploitations et les gens pour l'une. Le professionnalisme et ses avatars pour l'autre.

L'une et l'autre touchent aujourd'hui aux limites de cette évolution d'essence capitaliste. Les fermes à mille vaches, les emblavures de dizaines d'hectares, les OGM, les pesticides, les importations de haricots du Kenya,.. dessinent un mur de nuisances et de désespérances progressivement insupportable. Le rugby subit des cheminements semblables. Il suffit de substituer corticoïdes et dope à OGM, Samoa à Kenya,.. et on y est! L'agriculture et l'ovalie ne sont plus identitaires mais allochtones et, dès lors, se heurtent à un "point de retournement" comme on dit dans la théorie du chaos. Les "gens", encore imprégnés des mythes fondateurs, s'opposent au franchissement d'une certaine "frontière" marquant le début de l'inacceptable.

Le cash du rugby parisien a fait éclater l'abcès nait de ce point de retournement; Le cynisme des "patrons" ne daignant pas avertir les parties prenantes relève du plus pur mépris des "capitaines d'industries" vis à vis de "la force de travail". Les joueurs des êtres humains? Il s'agit avant tout de gladiateurs consacrés uniquement au plaisir du spectacle d'acheteurs de diffusions, de pub, d'abonnements, de places, de sponsors, de transferts. Des robots bodybuildés certes bien payés mais considérés comme des "machines à sous" pour entrepreneurs désirant se diversifier financièrement. "Cette mutation inéluctable met en porte-à-faux la singularité du rugby qui était de cultiver une exception culturelle indissociablement liée aux éléments de la vie locale, comme la chasse, la viticulture, la bonne chère, la tauromachie. Le rugby est un mode de vie plus qu'un sport basique et disciplinaire" nous dit J.B. Moles*. On retrouve donc le parallèle suivant: jeu > devenu sport > devenu entreprise de spectacle et paysannerie > devenue agriculture > devenue entreprise agro alimentaire. Nous avons, il y a quelques temps écrit sur ce "Hiatus des habitus". Le système du rugby professionnel français défait manifestement ses liens sociaux au profit de liens économiques. L'enjeu social ne pèse rien face à l'enjeu économique. Dans nos campagnes qui n'existent plus guère, balafrées par des routes et des commerces touristiques, seuls les "vieux" parlent encore des langues oubliées, gardent les bêtes comme si elles étaient un peu de la famille et se prêtent à des rites culturels ancestraux. Aux abords des stades devenus omnisports, seuls les "vieux" savent encore ce qu'étaient les troisièmes mi-temps, les vestiaires sanctuaires clos des homélies profanes d'avant mach, les "générales" allumées comme des mèches d'amadou. Ici comme là le plaisir devient travail, seul compte le gain, alors que s'éteignent les sentiments de solidarités qui faisaient l'essence de ce sport.

La péripétie du rugby parisien n'apparaît que comme une manifestation de la situation récurrente du rugby pro en général**.  Projeté brutalement dans un professionnalisme non préparé le monde ovale a cumulé et cumule encore un antagonisme puissant entre des logiques financières et des réminiscences de sociologie territorialisée. Ce grand écart, trouve toute son inconciabilité dans le discours des présidents évoquant "la recherche d'une situation financière viable", parlant de fusion, alors que, les encore contaminés acteurs de cette dernière, évoquent des arguments humains, historiques, amicaux, sentimentaux… D'un côté des chefs d'entreprises raisonnant bilan et trésorerie, de l'autre des amateurs d'un sport fusionnel. Des présidents soucieux d'appliquer des règles entrepreneuriales à un monde qui n'observe pas  tout à fait un comportement rationnel.

Aujourd'hui, la fonction d’utilité d'un club consiste à maximiser le nombre des victoires pour être gagnant, sous la contrainte budgétaire de ne pas faire (trop) de déficit. En effet, l’investissement en joueurs, en vue de gagner le(un) championnat, alourdit les coûts du club dès le début de la saison***; s’il n’est pas suivi de résultats suffisamment victorieux, les recettes au guichet (et autres) ne suffiront pas ex post à couvrir la masse salariale et les autres dépenses inscrites au budget du club. La mégalo de certains présidents se traduisant par des acquisitions de vedettes internationales coûteuses a rendu cette "cisaille" dépenses/recettes totalement prisonnière des résultats. Les perdants à mi saison voient leur équilibre financier virer à l'impossible et, sauf "à remettre au pot", dériver vers le dépôt de bilan. On ne dirait pas autre chose d'une exploitation agricole ayant investi fortement et se heurtant à des baisses imprévues du prix des produits. A ce stade (sans jeu de mots) tout le monde souffre: patrons, employés, usagers… et les assainissements font des dégâts de toute sorte.

Des solutions? Pas évidentes, même s'il existe autant d'avis que de supporters. Pas évidentes par le fait que ce sont les fondements qui font problème. La logique capitaliste libérale qui s'est saisie de ce sport et l'a rendu esclave d'une logique financière déterritorialisée, représente une infrastructure qui semble irréversible. D'une ligue fermée, localisée et régulée drastiquement quant aux mutations on se retrouve avec une dérégulation selon laquelle on peut muter quand on veut, d'où on veut, pour le temps que l'on veut. Dès lors, tant que le pilier georgien ou l'ailier  fidjien à l'instar du plombier polonais ou du laboureur slovaque couteront relativement moins que le joueur français avec une efficacité souvent supérieure (ceteri paribus) on importera massivement de la main d'œuvre. Tant que des présidents médiatisés se paieront, en même temps, des stars (même déclinantes!) dispendieuses pour satisfaire leur ego, on verra certains salaires s'envoler. Tant que l'on sera dans le déni des "adjuvants de forme" et des "préparateurs physiques" on trouvera des pharmacies de campagne au fond des sacs de sport… On pourrait allonger la liste des turpitudes générées par la dérégulation. Et, agneaux de Nouvelle Zélande, OGM et pesticides, le parallèle peut se continuer!

Combien de clubs vont tomber tous les ans avant que l’on réagisse et que l’on cherche des solutions ? Et non plus de l’argent… Combien de défaites ou de victoires à l'arraché l'équipe de France va-t-elle encore subir avant que l'on trouve la martingale qui permettra à des jeunes français d'accéder au rythme international?

Avec l'hypermédiatisation, est apparu un discours économiste à cheval sur la morale et l'exhortation à la concurrence, à la victoire coûte que coûte, à la performance, accompagnés d'une pitoyable transformation des joueurs en icônes publicitaires. Jeu incluant naguère toute l'humanité, le rugby est maintenant un jeu excluant la plupart des morphologies normales****. Derrière les images télévisées du spectacle total, le côté noir des choses ne doit être obéré. Dès l’âge de huit ans, les gamins font des pompes et ne jouent pas au ballon. Il ne faut pas s’étonner qu'ensuite, ils sachent juste poser dénudés dans des calendriers licencieux. Qu’ils parlent mieux "dans le poste" qu'ils ne tiennent en mêlée. Qu'ils avalent des trucs improbables pour compenser!.

Le rugbyman paysan, lorsque les joueurs se partageaient entre un travail et le sport, actionnait d'autres ressorts que le simple argent.*****.

Disons-le tout net, le grand mythe de la dérégulation et de la déspécialisation débouche sur une fuite en avant délétère. Cette débâcle annoncée requiert la réutilisation de frontières qui pourront être lucides et pertinentes grâce à l'expérience des dérives vécues ou entrevues. Frontières du nombre d'étrangers, des budgets, des mutations, du nombre de matchs, contrôles stricts de l'intégrité physique, de la réalité des centres de formation,… le chantier s'avère dense et hypothétique car se heurtant à des enjeux qui le dépassent. Pourtant, dans toute forme d'activité humaine, quand on est coincé entre deux réalités on doit tenter de rebrousser chemin jusqu'au point où on pense s'être fourvoyé. Cochon.jpg

Ceux qui nient tout cela en bloc devraient se préoccuper de la concurrence d'un rugby à sept, devenu sport olympique (ayant donc une audience Mondiale), aux règles plus simples, mobilisant des effectifs (et donc des masses salariales) nettement plus réduits, plus festif, offrant un spectacle plus varié et plus dynamique… Le rugby d'avant celui que célèbrent, Jean Lacouture, Michel Serres, René Char, Pierre Bourdieu, Pierre Sansot, Daniel Herrero et tant d'autres risque de devenir une "chanson de geste" rangée dans les livres d'histoire.

Comme disait jadis Roger Couderc: "Le cochon est dans le maïs"!

 

* La professionnalisation du rugby français. Pouvoir économique et lien social. Sport & Culture.Numéro 3. 1998. Sport et lien social)
** Les clubs parisiens ont déjà frôlé l'abime: cf "Rugby: quatre jours pour sauver le Stade français", 22 JUIN, 2011 humanite.fr
*** Wladimir Andreff. Régulation et institutions en économie du sport. Revue de la régulation. Juin 2007.
***Lettre de Robert Redeker à Guy Novès pour qu'il sauve le rugby français. Sur lefigaro.fr 08/01/2016
****L’œil du Pro – Laurent Baluc-Rittener: "Il faut sauver le soldat R…"; rugbyamateur.fr.

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