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30/01/2019

LES GILETS JAUNES ONT-ILS UNE ÂME?

C’était il y a un demi siècle! Alfred Sauvy était venu faire une conférence à Perpignan, son pays catalan d’origine. Après un exposé éblouissant nous étions quelques jeunes enseignants réunis autour du "maître" et il nous dit:

Ecoutez bien! Je vais vous révéler quelque chose de fondamental concernant l’économie:

Primo, il faut savoir que si les français avaient été mieux formés dans cette discipline depuis la guerre, leur revenu moyen serait multiplié, au moins, par deux!

Secondo, les  professeurs  d'économie politique qui vantent les bienfaits de la concurrence constituent  eux-mêmes la corporation la plus monopoliste qui soit, aux ordres des capitalistes.

Tercio, il en résulte un mépris arrogant de ces derniers, devenus dirigeants, vis à vis des foules maintenues dans un obscurantisme jusqu’à ce que la pression soit telle qu’une explosion sociale se produise... et que se soit alors "une ère de turbulence et de désordre accompagné de trouble du politique contraint à des mesures médiocres d’intérêt immédiat".* Gilets.jpg 

Sauvy comparait cela au jeu de l’église catholique du Moyen Age régnant sur le peuple analphabète en le terrorisant via l’inquisition proférant une justice inique. 

Les gilets jaunes m’ont remémoré ce moment privilégié avec d’un homme prophétique.


On peut transférer l’analyse de Sauvy au mouvement qui soulève les foules populaires. A trop utiliser le subterfuge (maintenir la masse dans l’ignorance de l’économie), le jour semble venu où les "invisibles" d’aujourd’hui vont casser la croûte malthusienne**, rentrer dans la place et réclamer leurs droits.

D’abord, il semble évident que cette méconnaissance des bases mêmes de l’économie*** conduisent lesdits gilets à proférer des énormités de façon candide... et donner ainsi du grain à moudre au gouvernement pour dénoncer ces erreurs majeures (à l’aune de leur mantra). On se situe dans une aporie (cercle vicieux) majeure: ceux qui savent mais ne partagent pas la connaissance accusent ceux qui n’ont pas été formés de ne pas savoir! Au parlement des élèves de Normale Sup, Science Po et ENA, sur les ronds points des élèves de l’école Machin-Chose de Langon, Sarcelle ou Plougastel... Aucun jugement de ma part mais seulement la démonstration d’une incompréhension radicale... encore augmentée par la mauvaise foi ou le mépris des premiers.  Ce décalage majeur d’information ruine, dès le départ, le fameux grand débat citoyen lâché par Macron en conscience de l’extrême dispersion des idées qui vont en émerger (?) et de la manipulation qui s’en suivra.

Qui a raison? Qui a tort? En fait, à mon avis, plus personne! On a tellement trafiqué les informations, manipulé les statistiques, asséné des contre-vérités, raconté des balivernes avec la docte assurance de celui qui sait tout,… que tout le discours est à reconstruire. Et, au paravant, à déconstruire! 

Le mouvement des GJ possède un impact incommensurable, celui d’avoir déchiré le rideau opaque derrière lequel se jouait le jeu du pouvoir dirigeant. Là, dans un entre-soi consanguin des auto proclamées élites formées dans les trois ou quatre "grandes écoles", tout se décidait à l’abri des regards trop investigateurs. Et les "spectateurs" (ceux qui étaient de l’autre côté du rideau mais qui avaient payé leur place) s’imaginaient, bon gré mal gré, que tout cela reflétait la raison, l’obligation, l’intérêt supérieur… Ils avaient foi en une démocratie qui "sélectionnait" électoralement ceux qui méritaient de diriger le pays durant, au moins, un mandat.

Avec la déchirure des GJ, en quelques semaines, sont apparus au grand jour les traficotages, les hésitations, les mensonges, les pré bandes, les incompétences,… d’une ploutocratie alliée à une technostructure. Le désastreux déroulement de l’enquête parlementaire sur l’affaire Benalla, les atermoiements relatifs à la taxation des carburants, les piètres justifications du départ de Hulot et de Collomb,… mettent cette ploutostructure à nu. Ploutostructure qui faute d’argument, faute de capacité négociatrice, choisit la violence de la répression et la critique systématique des "autres".

Alors on convoque une grande controverse à l’instar de celle que tint l’église catholique à Valladolid. Les  puissants doctes macroniens inspectent les indigènes des périphéries subissant les avis méprisants des fringants En Marche, défendus par les RM et FI aux propos commiséreux, le tout essentiellement par mode épistolaire (le Grand débat). Comme en Espagne, on parle âme mais on pense fric (exploiter le travail les sans âmes).


Comment trouver une issue viable à ces deux blocs qui se haïssent un peu plus de déclarations malvenues en déclarations méprisantes, de samedi en samedi?

Une sortie "en douceur" dont rêve le pouvoir me parait exclue car elle aurait supposé un pacte avec les syndicats et autres corps intermédiaires (comme en 1968). Les premiers ont été mis sur la touche symboliquement (non recours à eux pour tenter d’amortir la révolte) et concrètement (les GJ ont obtenu en cassant plus qu’eux en négociant). De même les maires,  appelés in fine à la rescousse alors qu’ils ont été "mal" traités dans les réformes fiscales et méprisés quant à leur revendications, ne semblent pas aptes à aider (hormis ceux affiliés à la REM). Le "Grand débat" foirera car il vient trop tard et s’avère pipé dès le départ en imposant un cadre excluant des thèmes en contentieux. Au mieux il débouchera sur un fatras d’idées, toutes intéressantes, mais impossibles à synthétiser dans un canevas homogène de régulation, sauf à manipuler les revendications jusqu’à les pervertir. Ce qui serait pire a posteriori en confortant à l’évidence l’idée de trahison des dirigeants élus et deviendrait lourde de désillusions potentielles.****

La violence qui peu à peu s’installe comme fruit de l’impasse communicationnel s’avère inquiétante. Je ne peux m’empêcher d’évoquer le syndrome de Montredon (1976) au paroxysme du conflit entre l’État et les viticulteurs. Comme à Montredon, comme à Alger, rue d’Isly (1962), il suffirait qu’un inconscient déclenche le feu pour qu’il y ait des morts.

La voie de la dissolution serait la plus sage, coupant court aux revendications quelles quelles soient. Elle nécessiterait seulement un réel courage de la macronie qui, eu égard à la dispersion partisane actuelle, ré obtiendrait sans doute une majorité, cette fois plus légitime. Parfois, le pêcheur adepte de la "trébouline"***** doit en remettre une couche pour faire bonne mesure!

Mais l’échéance européenne brouille le calendrier élyséen en mélangeant des enjeux plus ou moins différents quoique tout aussi importants.

Néanmoins, quoiqu’il advienne, l’épisode aura contribué à faire tomber les masques de la ploutostructure résultant d’un système démocratique proche du régime présidentiel (la Vème République actuelle) et une haute administration prédatrice. Une crise de la représentation politique s’est ouverte fondée par six raisons:

▪ l’impuissance croissante de la politique face à une mondialisation qui échappe à leur contrôle et qui semblent profiter surtout aux plus favorisés ;

▪ l’abandon des classes populaires par les (grands) partis au profit des classes moyennes ;

▪ le doute sur la neutralité politique et l’infaillibilité des experts et des scientifiques ;

▪ la perte de crédit de la technocratie, dont l’inertie et les pesanteurs apparaissent de plus en plus inutiles ;

▪ l’absence d’idéal politique dans l’action collective illustré par la "trahison" facile de beaucoup d’hommes politiques passant, sans sourciller, d’appartenance affirmée à des partis, à la macronie (Philippe, Lemaire, Darmanin, Dussopt, de Rugy,…), le fameux "en même temps";

▪ la professionnalisation et l’élitisme de la classe politique, qui apparaît comme clanique et isolée du reste de la société, soucieuse avant tout de sa propre reproduction.

Une recherche de démocratie plus participative s’impose donc comme une priorité, en réclamant, là encore, un large débat ouvert et lucide.

Le chantier s’avère énorme, complexe, exigeant un irénisme qui pour l’instant n’est pas de mise. Et bientôt va s’ajouter la couche encore plus problématique de l’Europe! 2019 risque de devenir une année historique… sans savoir si ce sera en bien ou en mal. 

 

** c’est à dire porteur d’austérité
*** On pourrait dire la même chose du droit.
**** Le RIC pose, lui, un problème de fond et on ne peut le traiter en quelques phrases. Pour ma part je le crois un mauvais outil juridique, politique et sociétal.
***** voir notes précédentes "La trébouline" 30/05/2017

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