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21/09/2011

LA CRISE ET LE REMÈDE DE BONNE FEMME

Parfois les rebouteux-guérisseurs sont plus efficaces que l’expert en médication. Souvent lorsqu’il s’agit de choses qui touchent au psychologique. Or, de par sa nature, la monnaie doit toujours réaffirmer sa légitimité aux yeux des individus si elle veut rester souveraine car, à défaut de reconnaissance sociale, monnaie n'est pas richesse et richesse n'est pas monnaie.
Vous ne le savez sans doute pas mais je possède une résidence secondaire dans un hameau au nom palyndromique aux confins du Tarn et de l’Aveyron. Ledit hameau de trente maisons, est celui de la famille de Jules Milhau, maître de l’économie montpelliéraine*. J’ai découvert qu’une voisine mitoyenne de la famille, Marie-Jeanne, simple paysanne, avait bénéficié des grandes qualités pédagogiques de Jules, soit au «cantou» l’hiver, soit sous les étoiles les soirs d’été. Ainsi, sans jamais être sortie de C…. elle manie une logique économique d’autant plus efficace qu’elle mâtine le savoir «savant» de Jules d’un solide bon sens terrien.


Je suis donc allé consulter. Après les préliminaires habituels sur le temps, l’arthrose et les champignons, j’ai posé  ma question : Marie-Jeanne que pensez-vous de la crise actuelle ?
-    Es pas complicat ! Càl faïre una moneda segondari !**
-    Qu’est-ce à dire chère Marie-Jeanne ?
-    Commençons par le commencement. Primo, la crise européenne actuelle vient de ce que la zone concernée par l’euro n’est pas une ZMO (zone monétaire optimale) par le fait que les structures économico-sociales qu’elle regroupe sont trop disparates.  Dès lors, Jules aurait dit que l’euro était condamné, dès le départ, à «la malédiction des monnaies de réserve»…
-    Pas de truc magique Marie-Jeanne !
-    Mais non, enfin c’est de l’Artus*** pur jus!  Selon lui, cela recouvre le phénomène suivant : lorsqu'un pays a une monnaie de réserve internationale, il ne discipline pas ses politiques économiques (politique budgétaire, politique de crédit au secteur privé) parce qu'il peut s'endetter très facilement sur les marchés à des taux d'intérêt faibles. A moyen terme, le pays se trouve cependant en situation d'excès d'endettement et de crise financière. Voir les hellènes et autres hidalgos !
-     Et alors, que fait-on ? Comme le surfeur qui a pris une déferlante qui le dépasse, soit on saute au risque de se noyer, soit on reste sur la planche en fermant les yeux ?
-    Càl estre fats ! Non, on est actuellement dans un tourbillon de rareté de l’euro causé par la parcimonie de la BCE qui ne veut pas en créer, et la demande des l’économies qui voudraient relancer pour se refaire la guigne…
-    Cerise !
-    Non j’ai bien dit guigne, eu égard à ce qu’il ne faut pas rêver des taux mirobolants de croissance et  que ce sera un peu amer !
-    Va pour guigne !
-    Jules aurait dit que lorsque la demande de monnaie est bridée on se met dans une spirale contractive. A moins de trouver un substitut. Ainsi Crésus d’abord en fondant le bimétallisme, Palmstrück en 1650 (et quelques) par la monnaie fiduciaire, ainsi en 1850 et le Peel Act par les monnaies privées, en 1922 par la création des monnaies de second rang, en 1934 par les bons MEFO  d’Hjalmar Schacht. En fait, chaque fois on a introduit un «couche de facilité» à la base du mille feuilles monétaire, couche servant à s’affranchir du blocage des couches supérieures.Mille feuilles.jpg
-    C’est une jolie image ! Et concrètement aujourd’hui ?
-    Eh be, il suffirait de réanimer les monnaies nationales (franc, peseta, lire, drachme,….) gérées par les banques centrales nationales  (Banque de France, …) avec émission plafonnée à un pourcentage donné du PIB et un taux de change indicatif vis à vis de l’euro, glissant selon des paramètres prédéterminés, crawling peg dixit le touriste rosbif ami de Jules. Ces monnaies serviraient à financer une partie de la «circulation économique» de base, c’est à dire une partie des salaires des fonctionnaires, une partie des allocations et subventions aux ménages et aux entreprises… Ainsi pas de contraction mais «amorce de l’impulsion keynésienne» comme disait l’ami de Jules, Albert Ariel Aftalion (AAA). Les euros ainsi «économisés» serviraient aux financements externes et au service de la dette. Les créanciers ne pourraient plus douter des solvabilités souveraines et les taux d’emprunt s’en ressentiraient à la baisse. On sauve en même temps l’euro (qui migre vers une monnaie de réserve internationale et qui peut ainsi défier le dollar), la zone euro et l’avenir des économies concernées (qui peuvent continuer le modèle social européen en réduisant massivement le chômage).
-    Certes, mais les acteurs internes ne considèreraient-ils pas cette monnaie nationale de second rang comme vile ?
-    Erreur! Jules te citerait la loi de Gresham «La mauvaise monnaie chasse la bonne». En fait les gens se serviraient prioritairement des francs en thésaurisant les euros, accréditant ainsi la fonction circulatoire du franc. Et puis, il reste cette petite dimension affective du papier monnaie avec la tronche de mecs de chez nous, de rappels de l’histoire franchouillarde. Tu crois que ce n’est rien ?
-    Qui accepterait cette monnaie de second rang ?
-    L’État d’abord, en paiement des impôts et taxes. Et, si nécessaire, des comptoirs (pas des banques) publics, des réseaux commerciaux en partenariat,…
-    Ouawwh ! Quelle imagination Marie-Jeanne !
-    Bof, c’est un peu réchauffé ! Il suffit de se rappeler Law et ses assignats.
-    Mais se fut une banqueroute !
-    Bien sûr, parce que le Law en question et le Régent son complice étaient des génies de la finances mais aussi des joueurs invétérés. S’ils avaient simplement géré le système en bons pères financiers la France aurait fait sa révolution industrielle un siècle avant la G.B. ! Comme disait Jules, l’économie commande, la monnaie suit, mais il ne faut pas abuser.
-    En résumé, on dirait que l’euro sert de monnaie de premier rang (c’est à dire de réserve et de paiements longs) et les monnaies nationales de monnaies de second rang pour certains usages de circulation et de fonctionnement. Ainsi l’un est renforcé par une utilisation restreinte et maîtrisée, les autres facilitent la relance économique aujourd’hui hypothéquée par la malédiction de la dette.
-    As compres !
-    Alors pourquoi personne ne parle de cette voie (je n’ose pas dire solution) ?
-    Dans cette affaire beaucoup de monde c’est trompé, d’autres voudraient bien avoir raison, beaucoup de monde profite en haut de l’échelle,… Par ici on dit «Las robaires de nuèch crengno los rebatièr !». Les voleurs de nuit redoutent les réverbères.

* Jules Milhau, né à Causses-et-Veyran (Hérault) le 27 mars 1903 et décédé à Agde le 21 août 1972, est un économiste du mouvement mutualiste français, théoricien de l'économie rurale et homme politique de l'Hérault.

** C'est pas compliqué. Il faut faire une monnaie secondaire.
*** professeur à l'École Polytechnique

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