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26/09/2016

L'ANGUILLE INDUSTRIELLE

Les discours tenus dans le cadre des primaires et, au delà de la présidentielle, vont tourner autour des problèmes de terrorisme, d'islam et d'identité, mais aucun candidat ne pourra s'esquiver des questions économiques et surtout de la lutte contre le chômage.

Toutefois le gouvernement français (quel qu'il soit) a-t-il encore une réelle prise en ce domaine? Le transfert des pouvoirs monétaires à l'U.E. d'une part, les impératifs de non interventionnisme de ladite U.E., la nouvelle forme de capitalisme actionnarial font, entre autre, que la marge semble étroite pour mettre en œuvre une politique industrielle autonome digne de ce nom. L'industrie n'est-elle pas une anguille qui glisse entre les doigts des dirigeants politiques?

La "crise" que nous traversons tient essentiellement au fait que les multinationales veulent et peuvent fuir les obligations démocratiques qui leur ont été jadis imposées. Lorsqu'elles délocalisent vers des régions "plus favorables", de l'emploi est perdu, ce qui alimente le chômage et les coûts de la sécurité sociale. Alors dans l'espoir de garder (ou d'attirer) des investisseurs devenus de plus en plus volages par le shopping législatif et fiscal tous les gouvernements se lancent dans une course à celui qui détricotera le plus vite les droits sociaux*. En vain, le plus souvent.

Il s'en suit un sentiment d’impuissance face aux grandes firmes multinationales qui constituent, elles, une puissante et cohérente machine à faire plier les nations. Ces mastodontes réunis au sein de l’European Round Table of Industrialists (dont personne ne parle mais qui s'avère le lobby majeur de U.E.) se chargent de conduire cette politique industrielle en fonction de leurs intérêts. Les moulinets des politiques en mal d'image face aux fermetures d'usines, plans sociaux ou dégraissages ne conduisent qu'a des frustrations postérieures lorsque les paroles viriles se sont envolées et les emplois supprimés. L'affaire guignolesque de l'amende d'Apple ne doit pas nous leurrer. Comme l'Irlande refuse d'encaisser, comme les USA font les gros yeux et menacent de rétorsions, l'affaire finira en queue de poisson.

POUBELLE.jpgMédiatiquement le discours se focalise sur ces gros groupes et leurs "défections" enflamment les villages, villes ou régions où ils laissent des balafres profondes dans l'emploi local. En révélant sans conteste l'impuissance publique, voire le pillage public puisqu'ils ont souvent bénéficié d'aides conséquentes**.

Face à cet existant, les candidats férus d'économie évoqueront l'inexorable déclin du secteur industriel, commencé il y presque un demi siècle et qui s'accélère, en proposant une politique de compétitivité-prix… dont on a pu vérifier l'inefficacité récurrente, mais qui parle bien au MEDEF. Ils enfourcheront le cheval fougueux du libéralisme heureux en insistant sur le caractère néfaste de toute intervention publique et les lendemains qui chantent de la mondialisation. Ils martèleront qu'il faut simplement(!) abaisser le coût du travail et jeter au pilon le code éponyme. Tout juste s'ils proposeront une meilleur régulation au niveau européen, avouant par là toute l'impuissance nationale (française en l'occurrence).

A l'opposé, d'autres préconiseront un nouveau protectionnisme sans toutefois dessiner un nouvel âge industriel à l'intérieur de ces frontières. Un retour à un passé magnifié, évitant d'évoquer les profonds changements structurels et institutionnels intervenus depuis.

Entre les deux, des esquisses de politiques industrio écologiques pourraient, le cas échéant, amorcer un débat utile… si le thème faisait encore frémir les opinions.

Mais, finalement, s'agit-il de sauver les boîtes qui existent pour éviter de nouveaux chômeurs ou de promouvoir de nouvelles opportunités génératrices de postes de travail? Sauvetage ou ré industrialisation? That is question! Quel politique avouera que des sommes considérables sont englouties dans des tentatives d'arrière garde pour paraître aider les travailleurs alors que l'issue fatale est déjà consommée au niveau des Conseils d'Administration? La vallée de la Moselle (Arcelor Mittal), Goodyear, Doux, Bristol-Myers-Squibb, Sanofi, Cephalon, Alstom,…. les exemples "fleurissent" chaque jour.

Pourtant une vraie politique économique ne peut se défausser d'une vraie politique industrielle, même si le secteur tertiaire reste le fournisseur d'emplois majeur (depuis 1980, l'intégralité des 4 millions d'emplois créés l'a été dans les services).

La stratégie Europe 2020 de la Commission Européenne affirme les objectifs suivants: "stimuler la croissance et la création d’emplois en maintenant et soutenant, en Europe, une base industrielle forte, diversifiée et concurrentielle qui offre des emplois bien rémunérés, tout en émettant moins de carbone". C'est joliment dit mais pour réaliser cela seuls les financements privés sont évoqués. Et comme les actionnaires recherchent la meilleure rentabilité immédiate alors que la mutation industrielle potentielle exige du délai, le hiatus est patent.

De plus le passé nous enseigne que les réussites qui font encore le succès français, s'avèrent, d'abord, les secteurs pour lesquels l'État a pesé de tout son poids régalien et financier (nucléaire, chantiers navals, aéronautique, espace,…).

Les pistes structurelles qu'il faudrait pratiquer avec la même pugnacité (c'est à dire sans les tabous libéraux) sont tellement évidentes qu'il semble tautologique de les citer: numérique (médical, ludique, domotique), écologique (énergie, agriculture, alimentation), industrie du care (bien être des individus quel que soit leur âge). Mais, pour mener à bien cette mutation, il faut jouer à moyen terme (d'où le financement public), il faut s'inscrire dans l'innovant, il faut fournir les ressources humaines aptes et compétentes. Tout en évitant la dispersion et le saupoudrage électoraliste.

Surtout, il semble opportun de soutenir la tranche des E.T.I. (Entreprises de Taille Intermédiaire)*** qui reste un peu à l'abandon en France. Les banques notamment boudent ces firmes pourtant rentables et dynamiques. L'Allemagne que l'on nous vante tant, s'appuie majoritairement sur ce secteur (Mittelstand). Le rapport de force s'y trouve plus favorable à l'État que vis à vis des mastodontes cités précédemment, l'agilité de management plus réelle, l'innovation mieux accueillie. La maitrise d'œuvre pourrait majoritairement transiter par les "grandes" régions qui ont cette compétence, ce qui justifierait enfin leur création. En procédant par le biais de sociétés "collaboratives" comme les SCIC (Société Coopératives d'Intérêt Public), statut dont la particularité est de permettre l'association de divers acteurs autour d'un même projet de production. L'(es) acteur(s) publics peuvent ainsi garder un partenariat réel et actif avec le privé en associant, le cas échéant, les syndicats ou associations économiques (CCI, C des M), voire des labos de recherche. La mise en place de ces processus - que j'ai appelé jadis "industrieux" - loin d'être des anachronismes permettraient de remobiliser l'ensemble du tissus impliqué dans la créations d'emplois pérennes et ancrés dans le territoire. Aujourd'hui on parlerait de clusters à déversement c'est à dire un pôle de recherche universitaire et entrepreneuriale qui fertilise tout un espace économique en mobilisant les forces vives.

En plus, un protectionnisme raisonné et raisonnable semblerait redevenir une arme de défense sérieuse et une stratégie de progrès sitôt que le tabou qui l'affecte peut être levé.

Plutôt que de mobiliser la capacité fiscale du pays pour le sauvetage d'une industrie qui remplace toujours plus les travailleurs peu qualifiés par des robots, on pourrait déployer ainsi des initiatives pour rendre solvables ces emplois new look qui seuls pourront guérir le pays de son chômage de masse****.

Surtout il faudrait un programme ("plan" reste un terme aujourd'hui bêtement interdit en France) clair, argumenté et intangible durant le temps nécessaire à la transition évoquée.

Mais ne rêvons pas! Les hommes et femmes qui se présentent à chaque élection désirent des résultats rapidement visibles et spectaculaires tout en n'étant pas tenus par des éléments arrêtés. Les actionnaires, qui constituent la force de frappe des conseils d'administration, exigent des dividendes gras et presto. Les banques, par attitude prudentielle, sont réticentes à s'engager sur des risques industriels. Le discours dominant prône un capitalisme de rentabilisation courte… et ses chiens de garde font rapidement un sort à toute proposition "déviante", fut-elle proférée par un nobélisé (Stiglitz).

"Quand on ne sait pas où on va, tous les chemins mènent nulle part", disait Henry Kissinger. Ce nulle part est en train de se matérialiser chaque jour un peu plus à l'ombre d'un chômage qui, historiquement, sera la tache indélébile de notre époque.

* Bruno PONCELET. Le capitalisme numérique: en route vers un univers radieux? Barricade Etude 2014.
** Voir Note 24 Février 2014 Lettre Trésor Economie. L'industrie : quels défis pour l'économie française? Guillaume FERRERO, Alexandre GAZANIOL, Guy LALANNE. Ministère de l’Économie et des Finances et Ministère du Commerce Extérieur Direction générale du Trésor.
*** la catégorie des entreprises de taille intermédiaire (ETI), constituée des entreprises qui n’appartiennent pas à la catégorie des petites et moyennes entreprises, qui occupent moins de 5 000 personnes et dont le chiffre d’affaires annuel n’excède pas 1,5 milliard d’euros ou le total du bilan annuel n’excède pas 2 milliards d’euros . Pour plus de précision voir Note DGSI "Les Entreprises de Taille Intermédiaire". Mai 2010
**** (http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/09/24/politique-industrielle-halte-a-la-nostalgie) .

Commentaires

Un article clair , équilibré , pertinent .
Je pense que toutes ces forces ,innovations et archaïsmes , sont à l'œuvre dans la société
et qu'effectivement il faudrait des décideurs politiques de talent , ayant une vision du monde à venir , des rapports de force à l'œuvre et du souci de l'intérêt commun.
La politique étant une profession et l'élection à venir son sésame ,ça ne facilite pas la résistance à la démagogie et aux pressions financières des forces économiques dominantes et
"court-termistes"

Écrit par : burro calvo | 13/10/2016

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