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24/08/2018

LE MÉPRIS POUR LES BAOBABS QUI DISPARAISSENT

Au beau milieu des marronniers d’été un baobab (la métaphore est de Saliou Sy) vient de disparaitre dans une quasi indifférence.

Je suis sidéré chaque fois que j’assiste au mépris profond que manifestent les médias en général et les économistes du courant dominant en particulier vis à vis de ceux qui professent un discours différent du leur, même et surtout si ce discours est étayé et largement argumenté. Et, si par hasard ces malheureux ont une tâche de marxisme, fut-elle réduite, alors ils deviennent pestiférés.

Il en a été ainsi pour la disparition (à 87 ans) le 12 de ce mois, de Samir Amin qui incarne, à mon avis, l’un des plus grands penseurs hétérodoxe de notre époque. Rien ou pas grand chose (hormis le Monde et l’Humanité) dans la presse grand public et très peu dans une presse spécialisée.

Je n’aurai pas l’outrecuidance de tenter d’exposer les thèses de cet homme dans un espace aussi réduit. Je renvoie le lecteur intéressé à son dernier interview* (quelques jours avant son décès) sur https://legrandcontinent.eu/2018/08/13/nous-avons-rencontre-samir-amin/. Je vais simplement donner quelques pistes de référence.


Le premier cours qui m’est incombé d’enseigner à la fac fut celui de "Politiques de développement", troisième partie du triptyque "Système, structures et…", partie que le prof agrégé titulaire trouvait suffisamment ancillaire pour être confiée à un chargé de cours. Dans une fac de droit-économie il n’existait à l’époque aucun doute: le développement résultait d’un effort volontariste des pays provoquant le fameux "take off" (décollage) conceptualisé par Rostow. Dès lors le sous développement de certains régions relevait d’un état de passivité, voire de paresse innée, donc de leur propre carence. A partir de cet a priori qui a survécu jusqu’à aujourd’hui (cf discours de Dakar de Sarko) les penseurs du développement se partageaient quant au secteur qui devait, le cas échéant, contribuer audit décollage. Il y avait les partisans de l’agriculture (Lewis, Badouin,..) et, plus nombreux, les "industrialistes" (Nurkse, Rosenstein-Rodan, Hirschman,..) qui se différenciaient quant au type d’industrie le plus efficient (lourde, légère, agro-alimentaire,...).

59517.HR.jpgAyant la volonté de relever le défi en produisant un cours plus original et surtout plus apte à coller avec la réalité du terrain, aucune de ces deux voies ne n’agréait. C’est ainsi que j’ai découvert "la bande des reboussiés du développement" (Immanuel Wallerstein, Arghiri Emmanuel, André Gunder Frank, Celso Furtado,…)  dont faisait partie Samir Amin qui tenait un discours complètement différent, celui de l’échange inégal entre centre et périphérie.

Le centre était constitué par les pays développés, la périphérie par les pays sous développés, les premiers exploitant les richesses des seconds, à vil prix, tout en leur vendant cher des produits industriels. Le résultat s’avérait un échange inégal qui perpétuait implacablement le sous développement. Ce dernier découlait donc d’un système mondial, ce qui satisfaisait mon penchant pour les visions systémiques holistiques. Par ce biais, Amin a dénoncé les rouages de l’économie mondiale qui sont au coeur de la marginalisation des économies de la périphérie et plus si affinité (impérialisme). 

Au delà du champ économique il décortiqua magistralement les arcanes de la société amorçant le sillon qui conduit à A. Sen. En effet l’image de sociétés attardées, en incapacité de faire s’avérait un peu courte s’agissant de civilisation avancées comme l’Égypte, l’Inde, la Chine,... 

S. Amin, égyptien d’origine mais agrégé en France, a enseigné (un peu) à Reims, mais fut surtout, à côté de son statut de chercheur (Institut africain de développement économique et de planification de Dakar), un militant actif de l’anti colonialisme, un intellectuel critique et dissident, iconoclaste (ouvert sur plusieurs tendances) et éclectique. S’il disait "Marx n’a jamais été aussi utile qu’aujourd’hui", ce n’était pas une formule mais bien la volonté de montrer que le marxisme était une formidable boîte à outils permettant d’analyser le monde tel qu’il est, de le comprendre, non pas comme une fin en soi mais pour mieux l’agir. Il aimait aussi affirmer : "Nous vivons l’automne du capitalisme mais pas encore le printemps des peuples", se situant ainsi dans le "clair-obscur" cher à A. Gramsci. Son analyse du capitalisme était originale et, à mon sens, plus ricardienne (Ricardo et sa rente différentielle) que purement marxiste. Il pronostiquait: Le système mondialisé actuel, se présente comme une grande idole, mais avec des pieds d'argile. Il va sûrement s'effondrer. Mais quand? Sous l'effet de quelles plus grandes causes? Pour le bénéfice de quelle alternative? 

S. Amin prône la déconnexion c’est à dire - pour faire (très) simple - le retrait progressif de structures productives du système capitaliste. Une sorte de minage du système pour l’affaiblir en pans entiers et faire apparaitre au grand jour ses contradictions dirimantes concernant l’écologie, le climat, la finance,  l’agriculture, l’immigration… On a maintenant besoin de penser de nou­velles formes d’organisation "implosives" (qui désagrègent les monopoles) en les rendant obsolètes soit financièrement, soit rentablement, soit socialement. Toute sa vie, la réflexion et l’action de Samir Amin furent tendues vers le seul objectif de l'émancipation humaine et sociale ; à libérer le genre humain du capitalisme et des logiques de domination et d'exploitation que sont le colonialisme, l'impérialisme, le patriarcat, les fascismes et nazisme, l'occidentalisme, la xénophobie et la guerre**. 

 
* franchement il vaut le déplacement!
** "Un baobab est tombé" : Samir Amin, le théoricien du développement inégal, est mort. L’humanité.13 Août, 2018

 

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