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10/01/2020

PENTE GLISSANTE

On assiste actuellement à des tentatives de maitrise de systèmes dynamiques complexes. C’est à dire des systèmes à multiples variables qui évoluent (assez) rapidement. La plupart des gens ont la tendance majoritaire de traiter cela par des modèles (schémas logiques) issus de la mathématique du continu (en gros on extrapole des tendances avec des hypothèses, jugées vraisemblables). Alors que l’on se situe dans d’autres univers (topologie).

Prenons pour commencer, dans l’actualité qui nous est proche, la réforme des retraites. Michel Rocard disait d’elle «Il y a de quoi faire tomber cinq ou six gouvernements dans les prochaines années». Imaginez que cette réforme touche, a minima, au social (lutte des classes), au genre (hommes, femmes), au générations (arbitrage jeunes, vieux), au travail (coût), au loisir (combien d’années de repos), à la santé (durée de vie, life quality), à la pénibilité, à l’économie (cotisation, impôt), aux finances (répartitions, capitalisation)…

Dans le cas de ces systèmes composés d’une multitude de variables floues quant à l’importance respective que chacun leur donne (selon que vous serez puissant ou misérable, ouvrier ou patron, femme ou homme, vieux ou jeune, malade ou en bonne santé, syndicat ou État,…) la négociation devient injouable, chacun usant d’arguments soit-disant objectifs mais totalement subjectifs en fait , car contingent à son statut.

Alors s’impose (sciemment ou non) le concept de « pente glissante », stratégie mise à jour par Douglas N. WALTON*. La métaphore fait penser à un individu qui ferait un pas sur ladite pente et ne pourrait plus se rattraper. La pente glissante sert donc d’avertissement contre toute formes de changements susceptibles de générer d’hypothétiques circonstances fâcheuses. Or, comme il est impossible de prévoir de manière exacte les conséquences futures d’une réforme complexe, chaque négociateur va se maintenir auprès de ce qu’il croit (à tort ou à raison) la meilleure solution, en refusant obstinément de s’engager même un peu dans la proposition de son opposant.

ret.jpgIl existe plusieurs types de pente glissante.

Le premier type, le sorite (sorites slippery slope), exploite le manque de précision d’un concept-clé du débat. Souvent considéré comme un simple paradoxe logique, le sorite utilise l’imprécision d’un concept afin d’en tirer profit. Ainsi la notion de pénibilité est floue, la notion seuil de pauvreté est relative,… où mettre le curseur? En plus, si l’un des joueurs (l’État ?) brouille volontairement les éléments du choix.

Le deuxième type de pente glissante s’appelle la pente glissante causale (causal slippery slope). Elle consiste à prédire une série d’événements distincts en formant une chaîne causale dans laquelle chaque étape est la cause de la précédente (si alors-alors-alors,…). Cet « effet domino »,  tente de montrer que la première étape engendre graduellement et nécessairement des effets négatifs dont il est très difficile de s’extirper. Il s’avère donc dangereux de prendre la première mesure puisqu’elle va « implacablement » entrainer ces désagréments.

Le troisième type de pente glissante, la pente glissante par précédent (precedent slippery slope), fonctionne en affirmant qu’un cas peut être cité plus tard de manière à servir d’appui pour l’autorisation d’une nouvelle règle, vis-à-vis d’un nouveau cas. Il s’agit généralement de décider si on pourra ultérieurement modifier la règle préexistante en s’appuyant sur un fait passé, ce qui peut amener à des abus.

Enfin le dernier type de pente glissante est la pente glissante complète (full slippery slope), un argument combinant les trois autres types de pentes glissantes. La pente glissante complète se présente alors comme un réseau argumentaire qui fait intervenir huit composantes interdépendantes : l’argument tiré de la gradation, l’argument tiré des conséquences, le raisonnement pratique, l’argument tiré de l’analogie, l’argument tiré de l’opinion populaire, l’argument tiré du fait précédent, l’argumentation causale ainsi que le sorite.

Le négociateur jouant le prétexte de la pente glissante doit montrer que, si le nouveau règlement est adopté, les conséquences à court terme sont claires, avérées et négatives. Il doit également jouer que les conséquences négatives à long terme s’avèrent plausibles, et toujours pénalisantes.

Les arguments stratégiques de la pente glissante exploitent cette peur des abus futurs de la manière suivante : ils affirment que, si la réforme demandée est acceptée, elle sera le premier maillon d’une chaîne menant progressivement à des conséquences catastrophiques. 

Ces stratégies sont donc très présentes dans les débats relatifs à des enjeux majeurs où il s’avère très compliqué de donner des certitudes chiffrées incontestables. Le cas du système de retraite en est l’illustration aveuglante, et les errements du gouvernement dans l’argumentaire contribuent à conforter les syndicats dans le blocage global comme volonté de ne pas s’engager sur la pente glissante. L’errement à donner un simulateur exact des pertes ou gains futurs engendrés par la réforme contribue amplement à refroidir les syndicats quant à leur adhésion.

Pour sauver leur face ils évoquent selon, l’argumentum ad ignorantiam (quand on ne sait pas on s’abstient), l’argumentum misecordiam (les pauvres pauvres vont encore s’appauvrir) voire l’argumentum ad populum (appel à un vote populaire, référendum).

Leurs opposants invoquent l’égalité. Ou l’équité. Ou, peut être une inégalité acceptable. Avec une aporie majeure de trouver un ppcd (plus petit commun dénominateur) à cet ensemble éminemment disparate quantitativement et qualitativement des situations/carrières. En l’occurence ils ont trouvé le point, une unité composite et évolutive qui ne saurait rassurer. Est-ce un compteur d’universalité? Est-ce une référence sanctuarisé? Est-ce un stratagème pour ajuster à la baisse (Fillon)?…Oui, mais, il faut (peut-être) pondérer par la pénibilité. Qu’es à co? Pénibilité physique (durée, bruit, nuit, charges, environnement,…), pénibilité intellectuelle (tension nerveuse, exigence, disponibilité,..). Déjà pour accepter ce critère il faut tomber d’accord sur son contenu, son évolution, sa pérennité.

Déjà on hésite beaucoup avant de faire un pas sur la pente savonneuse. Et on hésite d’autant plus que le système actuel qui nous gère s’avère bénéficiaire (avocats, Opéra de Paris,..). Quant u financement, l’argument du déficit ne possède pas un poids déterminant pour une majorité d’individus. On ne peut pas leur en vouloir quand on leur dit par ailleurs que la BCE déverse régulièrement des dizaines de milliards d’euros.

« Pour réussir une réforme aussi ambitieuse, il faut de la clarté sur sa finalité, sur ses paramètres, sur la gouvernance future du système, et, enfin, sur les conditions de la convergence des régimes existants. Cette clarté a manqué… »**

Plus généralement pour s’attaquer à une réforme d’importance sans que ne s’engage le dilemme de la pente glissante il serait nécessaire d’établir au préalable une confiance solide entre l’État réformateur et les publics concernés. Or, le climat en France ne reflète pas cette confiance, les trahisons au pire, les promesses fallacieuses au mieux, jalonnent les dernières décennies. L’abstention démocratique lors des derniers scrutins illustre ce déficit. Le diagnostic tient dans un paragraphe datant de… 2013: 

« la réforme de l’Etat supposerait de retrouver une vision, de renouer avec le respect des usages et des agents, et de formuler un diagnostic sur les inégalités nouvelles nées de la crise de notre modèle productif. Les inégalités territoriales de santé, les inégalités de développement humain, les inégalités territoriales d’enseignement secondaire, supérieur et de recherche, sont les nouvelles formes d’une question sociale que la République, pour être en cohérence avec ses principes, ne peut ignorer. Car nous sommes encore à la croisée des chemins : nos grandes villes tirent globalement parti des opportunités de la mondialisation, mais des fractions entières du territoire national voient leurs emplois productifs se retirer, et certains ne tiennent plus que par l’injection de revenus de transfert. Nos écoles, nos hôpitaux et notre parc de logement social, fragilisés par la droite, ont perdu de leur efficacité pour rééquilibrer le jeu social en faveur des classes moyennes et populaires. » ( Matthias Fekl. Réformer l’Etat, regagner la confiance des citoyens. Institut François Mitterand 8/10/2013 ).

Ainsi, la mise en œuvre de grandes réformes restera INÉLUCTABLEMENT contrariée par l’effet pente glissante suscité par la suspicion que l’État veuille nous précipiter dans des affres réelles ou fantasmées.

Le contre exemple s’appelle Trump! Lui, il possède déjà une majorité d’américains acquis quoi qu’il fit. Ensuite il ne joue pas avec la pente glissante puisqu’il tranche avant toute tergiversation potentielle. On tire et on parle après! On pourrait citer Poutine, Erdogan, Assad,… sans dire malgré tout qu’il s’agisse d’exemple à suivre! 

* Douglas Neil WALTON. Slippery Slope Arguments. Oxford University Press, coll. « Clarendon library of logic and philosophy », 1992, 
** Tribune Réforme des retraites: l’alerte des économistes proches de Macron. Le Monde. 9/12/2019

N.B. Cette note a été rédigée avant l’émission « Vous avez la parole », illustration parfaite de son propos.

 

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